Les tendres railleries de Massa Makan Diabaté

 » Le lieutenant de Kouta « , de son vrai nom Siriman Keita, qui donne son titre au roman de Massa Makan Diabaté, est un spécimen étonnant de vétéran de  » l’armée coloniale « , revenu au pays peu avant l’indépendance après des années de discipline militaire, au service du drapeau bleu blanc rouge…

Le roman moque avec gentillesse l’inadaptation de l’officier, sorte de Tartarin maladroit qui ne retrouve que progressivement les traditions de son village, non sans se laisser berner à plusieurs reprises par ses concitoyens, pas toujours de bonne foi… La force du roman est de placer son lecteur dans une situation d’un témoin dont le point de vue sur le lieutenant se modifie en même temps que son histoire se déroule.

Le personnage, qui était d’abord découvert, de l’extérieur, comme une excentrique peu sympathique, mêlant une arrogance mal venue à des comportements presque vexatoires à l’endroit des enfants du village, surprend de plus en plus par des comportements qui révèlent sa sensibilité écorchée : adoption d’un jeune orphelin, concessions successives faites à l’imam malgré ses premières protestations d’athéisme, échec pathétique de ses tentatives de séduction et de ses projets  » politiques « 

Au bout de ce chemin fait de déconvenues et de méprises, Siriman Keita trouve enfin sa voie propre, devenant le muezzin du village, refusant avec simplicité la Légion d’Honneur que le gouverneur français lui a octroyé… L’accident qui survient alors permet opportunément au représentant du pouvoir colonial d’effacer ce qui pourrait sembler un affront, de la part d’un ancien soldat : « après tout, on peut décorer quelqu’un à titre posthume. Et c’est plus honorable. »

Les soins empressés dont il fait alors l’objet de la part du médecin militaire lui seront progressivement fatals… Triste fin sur laquelle l’auteur n’insiste pas, mettant dans la bouche du docteur, à l’adresse de l’infirmier perplexe, la version officielle à retenir : « Eh bien, retiens bien ceci : le lieutenant est mort d’une hépatite virale « .

Ainsi, c’est par petites touches comiques que Massa Makan Diabaté aura procédé, tout le long du chemin, pour faire perler l’insupportable étrangeté de cet univers colonial, et son inadaptation radicale à l’Afrique. Pas de grande déclaration de principe, pas de philosophie inutile, ce sont des petits faits vrais, accumulés les uns après les autres, qui tournent en dérision un monde de mensonge et d’injustice, où les bons ne sont pas ceux qui le paraissent à première vue, et où les mauvais ne sont punis… qu’à la longue.

D’ailleurs, il y a-t-il des bons et des mauvais ? L’histoire tisse son cours en arrière plan des vies humaines, et c’est avec la même tendresse amusée que Diabaté peint tous ses personnages. Au bout du conte, au bout du compte, c’est l’humanité universelle qui se révèle, telle qu’en elle-même.

Commander le livre : Ceda- Hatier Paris 1983.