Les Négro-Mauritaniens déportés veulent rentrer chez eux dans la dignité

Les autorités mauritaniennes s’attellent à préparer le retour de près de 120 000 Négro-Mauritaniens déportés lors des affrontements interethniques de 1989. Vingt-mille d’entre eux se sont installés au Sénégal où une délégation ministérielle est, pour la première fois, allée à leur rencontre mercredi et jeudi derniers. Les réfugiés mauritaniens pourraient, à compter de septembre, regagner la Mauritanie où la question noire est loin d’être réglée.

Les Négro-Mauritaniens déportés en 1989 à la suite de heurts interethniques sont en passe de regagner leur pays d’origine. Ils avaient notamment trouvé refuge au Mali ou au Sénégal où 20 000 d’entre eux sont actuellement installés. Certains d’entre eux y ont reçu mercredi et jeudi la visite du comité interministériel chargé du dossier des réfugiés mauritaniens et du passif humanitaire. La délégation, à la tête de laquelle se trouvait la secrétaire général de la présidence Yahya Ould Ahmed El Waghef et le ministre de l’Intérieur Yall Zakaria, s’est rendue dans le camp de Dagana, mercredi, à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie où les responsables mauritaniens se retrouvaient, pour la première fois, face à des déportés. « Nous (avons été) envoyé(s) pour que tous les citoyens mauritaniens réfugiés au Sénégal et au Mali qui souhaitent revenir dans leur pays le fassent », a déclaré Yahya Ould Ahmed El Waghef aux 1500 réfugiés qui vivent dans le camp de Dagana. « Cette souffrance que vous avez endurée depuis ces longues années doit cesser », a-t-il ajouté.

Les Noirs, « citoyens de seconde zone »

En les rencontrant mercredi, les autorités mauritaniennes ont promis aux déportés un retour « organisé et digne » en collaboration avec le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le gouvernement sénégalais qui a annoncé, jeudi, qu’il naturaliserait les déportés qui le souhaitent. Les responsables mauritaniens se sont également engagés à rétablir « chacun (…) dans ses droits de citoyen mauritanien, (et) de recouvrer ses biens en Mauritanie pour vivre dignement dans son pays ». Message qui a été répété auprès des réfugiés présents sur les sites de N’Dioum, de Dodel, de Samba Idy, dans le département de Bakel (région de Tambakounda) et d’Ourossogui où s’est achevé, jeudi, le périple de la délégation mauritanienne. Cependant ces promesses semblent difficilement tenables compte tenu de la place des Noirs dans la société mauritanienne. Aussi bien des Négro-Mauritaniens que celle des Harratines, les descendants d’esclaves. Si les réfugiés ont exprimé leur attachement à leur patrie d’origine, ils n’en ont pas pour autant tus leurs inquiètudes.

« En Mauritanie, les Noirs sont considérés comme des citoyens de seconde zone. C’est ainsi qu’ils sont traités et ont été traités en 1989 », constate Abdarahmane Wone, chargé des relations Amérique du Nord des Forces de libération africaines de Mauritanie (Flam) et porte-parole associé de l’association américaine American Anti-Slavery Group (AASG). Ce réfugié installé aux Etats-Unis est à l’origine d’une plainte pour crimes contre l’humanité, déportation et torture, déposée dans son pays d’acceuil, contre l’ancien président mauritanien Maaouiya Ould Taya renversé en août 2005 et sous lequel ces évènements tragiques se sont déroulés. Une démarche qui fait écho aux souhaits du porte-parole des réfugiés du camp de Dagana, Ousmane Mbodj qui a réclamé, mercredi, un retour « dans la dignité » et « l’identification des responsables de la déportation de 1989 et l’application de la loi à leur sujet .

Début du rapatriement en septembre

En outre, pour Abdarahmane Wone, « une politique de discrimination positive est nécessaire » pour traiter notamment « la question nationale » (terme qui renvoie en Mauritanie au problème des déportés) parce que les Noirs sont les moins alphabétisés. Les réfugies rencontrés dans les camps sénégalais ont ainsi exhorté l’Etat mauritanien à répondre à leurs besoins en matière d’éducation. Si tout cela ne semble pas encore à l’ordre du jour, Nouakchott s’évertue pourtant à envoyer des signes rassurants aux candidats au retour. Sidi Ould Cheikh Abdallahi, le premier président mauritanien démocratiquement élu, s’y emploie depuis son arrivée au pouvoir le 25 mars dernier. Aussi reconnaissait-il le 29 juin, de façon inédite dans l’histoire de la Mauritanie, la responsabilité de l’Etat dans la déportation des Négro-Mauritaniens. Evènements qu’il a qualifiés d’ « exactions graves et injustifiées » à l’encontre de ces derniers.

Des excuses officielles et un projet de loi pour punir tous les esclavagistes potentiels sont autant de preuves de bonne foi données par l’exécutif mauritanien. Bien que l’organisation britannique de lutte contre l’esclavage, Anti-Slavery International, estime que ce projet soit trop « faible ». « Il faudrait que l’interdiction de l’esclavage soit accompagnée de mesures concrètes qui en favorisent le respect. », insistait encore récemment Abdarahmane Wone. L’esclavage a été aboli plusieurs fois en Mauritanie et la dernière loi remonte à 1981. Cent mille Harratines sont cependant encore réduits en esclavage. Les premiers des 120 000 Négro-Mauritaniens devraient, quant à eux, être rapatriés dans leur pays « d’ici le mois de septembre, après les pluies » selon Roseline Idewu, la représentante régionale du HCR qui s’exprimait ce mardi sur les ondes de la Radio télévision sénégalaise.

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