Les médias face à l’Internet

L’Internet en général et les blogs en particulier introduisent de profondes mutations quant à la manière d’appréhender l’information. Les médias traditionnels doivent faire face à une sérieuse concurrence anarchique, mais révélatrice de nouvelles attentes de la part du public. Hervé Bourges a analysé, vendredi dernier, dans son discours d’ouverture des 37e assises de l’Union de la presse francophone à Lomé, les nouveaux enjeux du journalisme contemporain.

Extrait du discours d’Hervé Bourges

(…) La Société de l’Information dont le monde entier va débattre dans deux semaines à Tunis, dans le cadre du Sommet Mondial organisé par l’ONU, n’est pas une société de la transparence. C’est une société dans laquelle l’information est fortement organisée, structurée, hiérarchisée, triée.

Les organes majeurs de cette organisation de l’information sont aujourd’hui encore les agences de presse, les grands médias internationaux… Mais il faut compter désormais avec les moteurs de recherche sur Internet et les principaux portails du réseau qui deviennent de véritables kiosques à nouvelles dans lesquels les journalistes viennent puiser leur inspiration et leurs sources.

Notre environnement médiatique explose donc de toutes parts : d’abord parce que les frontières ne tiennent plus face à l’internationalisation du marché des médias, et ensuite parce que les médias classiques ne sont plus eux-mêmes qu’une des voies d’accès à l’information, de plus en plus concurrencée par de nouveaux supports de diffusion des nouvelles, qui répondent à d’autres principes de hiérarchisation et de mise en valeur de l’information.

Un nouveau verbe est né, « To Google » : chercher

Nous savons qu’aujourd’hui le premier outil de recherche de documentation des adolescents et des jeunes adultes, sur tous les sujets, c’est le moteur de recherche Internet, et parmi tous les moteurs de recherche qui existent, c’est d’abord et avant tout « Google ». C’en est au point que les anglophones ont inventé un nouveau synonyme pour « chercher des informations » : « to google ». L’indexation de l’ensemble des médias traditionnels et des sources d’information les plus diverses permet à l’utilisateur de Google de réunir en une seconde une pluralité de références qu’il aurait mis très longtemps à découvrir, sans ce service.

Mais les principes d’indexation des contenus qu’observe « Google », même s’ils garantissaient une stricte neutralité, n’en seraient pas moins arbitraires. Nous savons depuis Roland Barthes qu’un « fait » est toujours « une interprétation ». Il n’est pas d’événement, se fût-il produit dans des conditions d’isolement quasi scientifiques, qui ne soit d’abord compris à travers des hypothèses d’interprétation préalables.

Présentation multiple et anarchique des informations sur Internet

On le voit en France actuellement avec la dégradation sensible de la situation de certaines banlieues urbaines : les affrontements qui opposent les forces de l’ordre et certains groupes de jeunes sont décrits dans des termes opposés par un journal comme Libération (qui évoque des provocations policières et des dérapages verbaux) et par Le Figaro (qui réclame que l’ordre règne dans les cités). La réalité : des affrontements violents, et une constatation : la fracture croissante qui s’exprime au sein de la société française entre une partie de la jeunesse, inactive, ghettoisée et les structures sociales dont cette jeunesse se sent rejetée. Avec comme aboutissement l’échec d’une politique d’intégration prônée depuis près de trente ans par les gouvernements successifs.

Autant la présentation antagoniste des mêmes événements par la presse écrite nous était familière, autant nous sommes aujourd’hui ébranlés et probablement dérangés, par la présentation multiple et anarchique des faits et des informations par l’intermédiaire d’Internet. C’est un des sujets qui ne touchent pas seulement la France que nous devrons traiter ensemble.

L’enjeu spécifique des « blogs »

Au cœur de cette problématique, se pose la question nouvelle et spécifique des « blogs », que la commission de terminologie française voudrait que nous nommions « blocs », et qui sont en effet, tout simplement, de véritables « blocs notes » individuels, publiés sur Internet au fil de leur constitution, sous la seule responsabilité de leur auteur. Les spécialistes du droit n’hésitent pas une seconde sur la qualification juridique des « blogs » : il s’agit évidemment de publications offertes au grand public, assimilables à des publications de presse. Du point de vue de la responsabilité de leurs auteurs, ils se trouvent exposés aux mêmes sanctions que les journaux ou les télévisions. Ils ne sauraient diffamer ou insulter, ils doivent être soumis au droit de réponse, et aux éventuelles poursuites judiciaires.

Mais du point de vue du journalisme, l’existence de blogs de plus en plus nombreux constitue un défi nouveau : en effet ils deviennent des formes de « journaux libres », où l’information est délibérément posée comme subjective. Mais cette subjectivité pleinement assumée ne leur enlève pas leur crédibilité aux yeux des lecteurs : elle est une forme de légitimation des opinions ou idées exprimées, qui apparaissent comme sincères, authentiques parce qu’indépendantes…

Qu’on ne s’y trompe pas, le phénomène des « blogs » auxquels le portail Internet « Yahoo » par exemple accorde désormais une place de choix dans la diffusion de l’information, est un phénomène médiatique qui vient répondre au discrédit croissant, dans de nombreux pays, des médias traditionnels, accusés de filtrer l’information, voire de la biaiser ou de la manipuler. L’érosion de la diffusion de la presse écrite, la perte de crédibilité des journaux télévisés, c’est ce qui justifie pour beaucoup de nos contemporains le recours à de nouvelles formes de médias.

Une interrogation qui concerne tous les médias

Cette situation ne peut pas nous laisser indifférents. En effet, elle réclame deux réponses : d’abord, bien sûr, une clarification du statut des blogs, qui ne sont pas nécessairement véridiques, et qui à la différence d’un travail de journaliste n’ont pas pour ambition d’établir une information impartiale, mais au contraire de défendre un point de vue.

Mais cette situation réclame aussi et avant tout une deuxième réponse, de la part de tous les médias « classiques », qui ont l’ambition d’accomplir une fonction journalistique au sein de la société. Cette réponse est précisément ce à quoi nous allons nous consacrer ensemble : elle passe par une remise en cause sincère et sans a priori de nos habitudes de pensée, et de nos comportements.

Si nos lecteurs, nos auditeurs, nos téléspectateurs éprouvent le besoin de chercher autre chose que ce que nous leur offrons, c’est aussi parce que ce que nous leur offrons ne répond plus à leurs attentes ! Soit nous n’avons pas su nous adapter à une époque qui change, soit nous nous sommes sclérosés dans un confort intellectuel et professionnel à la fois que nous devons avoir le courage de remettre en cause.

Nécessaire effort d’adaptation des médias traditionnels

Nous sommes tous, à quelques exceptions près, des représentants des médias de la génération précédente : journaux de presse écrite, radiodiffuseurs, médias audiovisuels. Ce serait une erreur de considérer que ces médias « classiques » n’ont plus d’importance, au motif que de nouveaux modes d’accès à l’information se développent et qu’ils attirent le grand public. L’histoire des médias prouve même que chaque nouveau média invente un nouveau marché, délimite de nouvelles manières de produire et de consommer l’information, qui viennent s’ajouter aux habitudes antérieures sans pour autant s’y substituer.

Ce serait une erreur aussi de croire que les médias classiques n’ont aucun effort d’adaptation à faire, qu’ils ne sont pas du tout affectés par l’émergence de nouvelles pratiques d’information. C’est pourquoi nous allons travailler largement sur les nouveaux défis qui se posent à nous, en matière de pluralisme, de déontologie, de rigueur de l’information en particulier (…)