Les « médias de la haine » condamnés

Mercredi, un responsable de la Radio Télévision libres des Mille Collines et le rédacteur en chef d’un journal extrémiste anti-Tutsi ont été condamnés à la prison à vie par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Un autre membre de cette Radio-la-mort a écopé de 35 ans de prison. Ils ont tous les trois été reconnus coupables d’avoir, via leurs supports, poussé au génocide des Tutsis et Hutus modérés en 1994.

« Chers auditeurs , mesdames et messieurs : ouvrez grand vos yeux. Ceux d’entre vous qui vivez le long des routes, sautez sur ceux qui ont de longs nez, qui sont grands et minces et qui veulent vous dominer. » Au Rwanda, la Radio Télévision libres des Mille Collines (RTLM) a cessé d’émettre en juillet 1994. Pourtant, ses appels à la haine raciale contre les Tutsis et les Hutus modérés pendant le génocide, qui a fait presque 1 million de morts en 100 jours, résonnent encore d’une force singulièrement macabre. Le procès dit « des médias de la haine », qui a débuté en 2000, vient de toucher à sa fin, faisant taire ces voix morbides.

Mercredi, Ferdinand Nahimana et Jean-Bosco Barayagwisa, co-fondateurs de la Radio Télévision libres des Milles Collines (arrêtés en 1996 au Cameroun) et Hassan Ngeze rédacteur en chef de la revue extrémiste bi-mensuelle Kangura créée en 1990 (arrêté en 1997 au Kenya) ont été jugés coupables de génocide, d’entente en vue de commettre le génocide, d’incitation directe et publique à commettre le génocide, de complicité dans le génocide et de crimes contre l’humanité. Ferdinand Nahimana et Hassan Ngeze ont été condamnés à la prison à vie. Il s’agit de la peine maximale et de l’un des verdicts les plus importants du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) basé à Arusha (Tanzanie).

Empoisonner les esprits

Jean-Bosco Barayagwisa écope, lui, de 35 ans de prison. Il avait boycotté le procès dès son ouverture, arguant que le TPIR était manipulé par l’actuel gouvernement rwandais. Les trois hommes avaient plaidé non coupables et leurs avocats ont par ailleurs affirmé que ce procès était une attaque à la liberté d’expression et à la liberté de la presse. La juge sud-africaine Navanathem Pillay, qui présidait les séances, n’a pas été de cet avis. « Vous avez empoisonné les esprits de vos lecteurs pour les monter contre les Tutsis », a-t-elle déclaré à l’encontre d’Hassan Ngeze qui avait notamment édité les « Dix commandements des Hutus » encourageant ceux-ci à se libérer du joug des « oppresseurs » tutsis.

La juge a réservé ses mots les plus durs à Ferdinand Nahimana qui « a choisi la voie du génocide et a trahi la confiance placée en lui en tant qu’intellectuel et leader d’opinion ». « Vous étiez très conscient du pouvoir des mots et vous avez utilisé la radio, moyen de communication le plus répandu, pour disséminer la haine et la violence. Sans arme à feu, machette ou arme de poing, vous avez causé la mort de milliers de civils innocents. »

Exterminer les cafards

La RTLM, créée en juillet 1993, a rapidement été surnommée « Radio-Télé-la-Mort » ou « Radio-machettes ». Elle indiquait aux miliciens hutus, entre deux morceaux de musique, les endroits où se trouvaient les Tutsis et Hutus modérés et appelait la population hutue à « exterminer les cafards ». « La RTLM employait souvent le terme « inyenzi » (cafards) pour apparemment ne désigner que des militaires du FPR, le Front patriotique rwandais, en rébellion contre l’ancien gouvernement rwandais à l’époque des faits. Clairement, derrière ce terme, se situaient tous les Tutsis du Rwanda », explique Jean-Pierre Chrétien, auteur de Rwanda. Les médias du génocide (éd. Karthala, 1995). « Il y a glissement des rebelles du FPR aux Tutsis tout court et tous les auditeurs comprennent que derrière les Inkotanyi (FPR), le journaliste parle des Tutsis. »

En 1994, avant et pendant la période du génocide, la radio et la revue diffusaient les noms et les adresses des futures victimes, commentant parfois en direct l’élimination des « ennemis ». En janvier 1994, Hassan Ngeze écrivait notamment : « Ce qu’on ne dit pas aux inyenzi, c’est que s’ils relèvent encore la tête, il ne sera plus nécessaire d’aller se battre avec l’ennemi resté dans le maquis. On commencera plutôt par faire un nettoyage de l’ennemi intérieur. (…) Ils disparaîtront. »

Génocidaire dans la nature

Le procès, repoussé de nombreuses fois, a mis en lumière les mécanismes qui ont permis la création et le développement d’une presse extrémiste particulièrement dangereuse, révélant un « un plan-média » soigneusement articulé monté par les génocidaires. Malgré les deux condamnations à mort exemplaires, les familles des victimes regrettent qu’Hassan Ngeze ait bénéficié d’un autre traitement. De plus, Félicien Kabuga, financier et président du conseil d’administration de la RTLM, court toujours.

Les Etats-Unis ont mis sa tête à prix au Kenya, où il se cacherait. Quant au quatrième homme impliqué dans la radio, le journaliste-animateur italo-belge Georges Ruggiu, il purge actuellement une peine de 12 ans de prison, prononcée en 1999 après ses aveux. C’est lui qui tenait à jour la liste des personnes tuées pendant le génocide.