Les enjeux de la réforme de l’armée congolaise

Chef de la Mission de l’Union européenne pour la réforme du secteur de la sécurité en RDC (EUSEC), le général français à la retraite, Pierre-Michel Joana, joue un rôle actif dans la restructuration de l’armée congolaise (FARDC). Les affrontements entre les troupes des FARDC ainsi que la garde du sénateur Jean-Pierre Bemba en mars dernier ne le laissent pas indifférent.

Notre correspondant à Kinshasa

Le 2 mai 2005, l’Union européenne a établi une mission en RD Congo pour assister la réforme du secteur de la sécurité. Elle se nomme l’EUSEC. Deux mois avant la fin officielle de son mandat, le Général Pierre-Michel Johana, chef de l’EUSEC, fait le point avec Afrik.com sur l’avancement de sa mission. Interview.

Afrik.com : Quelle lecture faites-vous des événements malheureux des 22 et 23 mars derniers ? Estimez-vous que l’armée congolaise est en mesure de sécuriser la population ?

Pierre-Michel Johana :
D’abord une armée n’est pas là pour sécuriser sa population. C’est le travail de la police. L’armée est là pour sécuriser le pays face à une menace extérieure. Sur le plan militaire, la leçon que je peux tirer est que de deux côtés il y a eu abus de l’utilisation de la force, non maîtrise du feu par les combattants, indiscipline individuelle, (ce qui veut dire même si on est en pleins combats, on a pas le droit de piller, voler ou violer), probablement mauvaise coordination du commandement puisqu’il y a des gens qui échappent au commandement des officiers et la conséquence de tout cela c’est beaucoup de dégâts, beaucoup trop de pertes en vies humaines pour seulement régler un problème qui militairement n’était pas si grave que ça. Pour éviter cela , il faudra que dans l’avenir la force reste jusqu’au dernier moment sous le contrôle des gens qui en ont décidé l’emploi.

Afrik.com : A la suite de ces événements, tous les diplomates (le Secrétaire Général de l’ONU, l’Envoyé spécial de l’Union européenne en RDC, le Ministre belge des Affaires étrangères) disent que la priorité pour le Congo, c’est la réforme de l’armée. Quelle est justement « la priorité » dans cette priorité ?

Pierre-Michel Johana :
Il y a trois choses à faire pour réformer une armée :1) Agir sur le savoir-faire, c’est-à-dire connaître les gestes techniques. 2) Améliorer les équipements au sens large du terme, c’est à dire les conditions matérielles de soutien de l’armée. En clair, c’est des véhicules, les moyens de communication, il faut aussi de quoi soutenir les véhicules, il faut soigner les hommes, abriter les unités. Tout ça est relativement facile à identifier, mais c’est assez compliqué à mettre en œuvre, car il faut beaucoup d’argent et il n’y a pas d’argent, surtout du coté de la communauté internationale. On ne peut pas utiliser l’aide au développement pour financer l’achat de matériel militaire. 3) le troisième chantier, c’est améliorer le savoir-être de l’armée. Ce n’est pas un travail quantifiable, car il s’agit d’agir sur les mentalités des gens. Or on constate bien que l’armée actuelle est le résultat d’une fusion d’anciens belligérants. Les éléments qui composent les FARDC aujourd’hui, sont ceux qui ont choisi d’y rester, même si l’armée n’avait pas besoin d’eux. Il faut fixer les conditions pour être dans l’armée, c’est à dire un profil psychologique, un cursus scolaire… présentement il y a beaucoup d’illettrés ; il y a même des illettrés qui ont des postes relativement élevés, qui sont des officiers, ce qui n’est pas normal. Il faut déjà fixer ces premiers critères, en plus il faut des règles pour évoluer dans un système militaire ; fixer un parcours professionnel à effectuer qui va être jalonné par telle ou telle étape, ce qui correspond à toutes les armées et toutes les administrations du monde. Enfin, il faudra fixer jusqu’à quel âge on peut être dans l’armée. Une armée traditionnellement a besoin d’un personnel relativement jeune puisqu’elle est appelée à faire des choses pratiquement difficiles. Or dans l’armée congolaise, je connais des officiers qui ont soixante-dix ans et sont encore en activité.

Afrik.com : Mais justement, à vous entendre parler, on se rend compte que c’est exactement cela la mission de l’EUSEC : accompagner l’armée congolaise dans cette réforme. Apparemment, vous n’y parvenez pas toujours…

Pierre-Michel Johana :
Je ne peux pas dire qu’on n’y parvient pas. Le travail que nous faisons n’est pas tout à fait visible, car la presse n’y est toujours pas associée. On travaille depuis 7 mois dans le cadre d’une commission mixte créée par le ministre de la Défense qui a la charge d’analyser l’armée dans toutes ses composantes. La commission s’attelle depuis à faire un état des lieux de l’armée congolaise. Par l’établissement d’un audit dans le but de connaître la mission de l’unité, les moyens et les équipements dont elle dispose; les munitions, si elles correspondent avec l’armement qu’elle a; le personnel, s’il a la qualification requise pour servir dans cette unité avec ses équipements; son encadrement, s’il est suffisant et pas excessif; l’unité obéit à qui et travaille au profit de qui? Cet audit est prêt théoriquement. Toutes les fiches ont été rédigées et les équipes d’officiers congolais et le personnel d’EUSEC sont partis dès ce 12 avril dans toutes les régions militaires informer les commandants des régions militaires de ce qu’on attendait d’eux dans la conduite de l’audit. Il faudra après que tous les résultats reviennent à Kinshasa où ils seront analysés afin de parvenir à dresser un état des lieux de l’armée congolaise. On a commencé le recensement des militaires, ce qui consiste à identifier le militaire, donner toutes les informations nécessaires sur chaque soldat, dans le but d’assurer l’administration militaire ainsi que la gestion des ressources militaires. Tout cela nous a coûté près de trois millions d’Euros. Nous avons également formé 350 techniciens militaires chargés de saisir toutes ces données informatiques. Nous avions commencé avec la 7ème brigade (Kinshasa) et nous poursuivons avec la 5ème, basée à Kananga. La Garde républicaine est également concernée par ce recensement, dans les mêmes conditions.

Afrik.com : Le mandat actuel de la mission Eusec s’arrête au mois de juin. S’il doit être prolongé, quelles seront les priorités ?

Pierre-Michel Johana :
Les priorités arrivent au fur et à mesure qu’on avance. Même si le mandat se termine le 30 juin, il est évident que ni le recensement ni l’audit ni la réforme de la chaîne de commandement ne seront terminés en ce moment-là. Donc, il faudra continuer jusqu’à ce qu’on ait fini la mise en place de la chaîne de paiement jusqu’à la dernière unité ; et cette dernière unité on ne la connaîtra que lorsque le recensement aura fini. La nouveauté sera aussi pour l’armée congolaise de définir quelle est l’armée vers laquelle on veut s’acheminer (format, organisation) dans les années qui viennent. Il faut que cette armée corresponde, comme toutes les armées du monde, aux besoins de défense du pays et aux ressources que le pays est prêt à y mettre.