« Les Amants de l’ombre » : l’amour en noir et blanc au temps de la guerre

Racisme en temps de guerre. Le thème est revisité dans le dernier téléfilm de Philippe Niang qui sera diffusé ce mardi soir sur France 3. Les Amants de l’ombre prennent pour prétexte les amours contrariées d’une Française blanche et d’un soldat américain noir pour revenir sur la ségrégation raciale dont furent victimes les militaires afro-américains à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans la France libérée.

C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les soldats américains sont en France et notamment dans le village de Louise Venturi, incarnée par Julie Debazac, une jeune infirmière, dont le mari a été fait prisonnier par les Allemands. Parmi ces nouveaux héros américains, Gary Larochelle, alias Anthony Kavanagh, un soldat afro-américain. Louise se rapproche dangereusement du militaire alors que ses sentiments pour son compagnon restent intacts. Sa nouvelle histoire d’amour se fait tragique dans une France raciste et dans armée américaine ségrégationniste. Les Amants de l’ombre de Philippe Niang, téléfilm diffusé ce mardi soir sur France 3, est le récit d’une passion interdite sur fond d’intolérances. Celle de citoyens envers d’autres qui débusquent les femmes qui « ont fricoté avec les Boches », de soldats blancs qui se croient supérieurs à leurs frères d’armes noirs, et plus prosaïquement d’une belle-mère pour sa brue.

La romance entre Louise et Gary est le prétexte pour Philippe Niang, qui a aussi co-écrit le scénario du téléfilm, de revenir sur la condition méconnue des soldats afro-américains à cette époque. « Ce qui est paradoxal, souligne ce dernier, c’est que l’armée américaine venait délivrer la France et l’Europe du joug nazi, au nom de la liberté et du principe de tolérance, alors que les Américains eux-mêmes pratiquaient la ségrégation au sein dans l’armée. Dans Le soldat Ryan, Le Jour le plus long, vous ne verrez jamais un Noir dans les premières lignes. Ce n’était pas les « nègres » qui allaient délivrer l’Europe d’autant plus qu’ils n’avaient pas le droit d’être armés ».

La ségrégation se fait patente notamment dans des affaires de mœurs où les soldats noirs sont pendus et exécutés pour avoir violé des femmes françaises. « C’est un projet que je portais en moi depuis très longtemps, poursuit Philippe Niang. Il y a juste eu une coïncidence : un livre qui est sorti, il y a quelques années, intitulé La Face cachée des GI’s de J. Robert Lilly qui a également posé le problème. Là où j’ai rencontré un point d’histoire, c’est dans l’ouvrage de ce sociologue américain qui a écrit sur les viols commis par les soldats de l’armée américaine. Il y en a eu 17 000 dans toute l’Europe. En France, il y en a eu 180 qui ont donné lieu à 21 exécutions à mort, 3 Blancs et 18 Noirs. Les Noirs ne représentaient cependant que 10% des effectifs de l’armée américaine. On peut alors se poser des questions. »

Des libérateurs emprisonnés par le racisme

Les Amants de l’ombre le font tout en restant un bon divertissement. La vigueur qu’insuffle Julie Debazac à Louise, archétype de la femme au combat, libre et prête à défendre ses convictions, donne du rythme à la fiction. Elle volera, par exemple, au péril de sa vie, au secours de femmes en passe d’être tondues. « Louise est un rôle de femme à la fois ancré dans son époque et universelle, explique la comédienne. L’époque est par ailleurs fondamentale. Le village va être libéré et tout peut arriver : le voisin peut se révéler être un tyran. La force de caractère est la poutre de ce personnage instinctif, submergé par le doute mais qui assume toujours ses choix. J’ai aimé exploré les creux et les pleins de ce personnage. » Pour le réalisateur Philippe Niang, Louise est une sorte d’« Antigone ». Face à elle Gary. L’humoriste et comédien Anthony Kavanagh, dans la peau d’un soldat américain originaire de la Louisiane profite de son bilinguisme (naturel puisqu’il est canadien) pour donner corps à un personnage crédible qui se voit pris au piège de sa condition d’homme noir, engagé dans une relation avec une Blanche. « Au début, Gary n’a en tête que la réputation de femmes faciles qu’ont les Françaises colporté par les militaires, explique Anthony Kavanagh. L’instinct de survie de ces soldats, confrontés au quotidien à l’horreur, s’illustre aussi par une quête de douceur qui se transforme pour Gary en une vraie relation amoureuse. » Et l’amour exacerbera les haines.

Les sociétés américaine et française ont beaucoup évolué depuis les années 40, mais elles n’en ont pas encore fini avec leurs démons racistes. En projetant le téléspectateur dans le passé, Les Amants de l’ombre ne font que souligner que la guerre contre les préjugés raciaux n’est pas terminée, en plein débat sur l’«identité nationale.»