Le Zimbabwe, le malheur et l’indifférence

Robert Mugabe fut un héros. En 1980, à cinquante-cinq ans, il a été  » l’homme fort  » qui arracha l’indépendance de la Rhodésie coloniale et en fit le Zimbabwe indépendant, l’un des Etats incontestables de l’Afrique australe. Ian Smith, dernier Premier ministre blanc de la Rhodésie, sut, de son côté, interrompre – presque – à temps des violences qui ne dégénérèrent pas en un bain de sang. Depuis vingt ans, le Zimbabwe a conservé sa minorité de fermiers blancs et de commerçants asiatiques au sein de la communauté nationale, parmi une écrasante majorité de Noirs fiers de leur petite nation longtemps pacifique.

On pourrait croire que le héros, aujourd’hui âgé de soixante-quinze ans, serait fatigué. Mais le héros a un secret de jouvence : le pouvoir. Une drogue dure qui fatigue, oui,  » mais surtout celui qui l’attend « , selon le mot de l’ancien Président du conseil italien Giulio Andreotti – un expert en longévité lui aussi, malgré la corruption, l’injustice, la manipulation et la violence. Exactement comme Mugabe.

Sa rage de s’accrocher au pouvoir, coûte que coûte et en dépit des progrès de l’opposition du Mouvement du changement démocratique (MDC), l’a conduit à provoquer les agissements d’une bande de soudards semant la mort et la terreur à travers les campagnes du Zimbabwe. Ces derniers se présentent comme des anciens combattants de la guerre d’indépendance. Ils intimident, brutalisent, et parfois tuent : les fermiers blancs au nom de la race noire, leurs ouvriers noirs au nom de la justice et l’opposition au nom de la démocratie. Cela va faire trois mois que cela dure.

Quelques détails supplémentaires à propos de Mugabe : on le soupçonne fortement d’entretenir des comptes bancaires personnels à l’étranger, de même que son soutien militaire à Kabila en République démocratique du Congo (R.D.C.) servirait avant tout des intérêts financiers personnels.

L’Amérique, tardivement, s’est  » troublée  » la semaine dernière. Sa réaction aurait pu – pourrait encore ? – préluder à une saisine du conseil de sécurité des Nations-Unies. Vendredi 28 avril, ce n’est que la FAO, l’organisation des Nations-Unies pour l’agriculture et l’alimentation, qui s’est manifestée, pour évoquer un risque de famine par la perte des récoltes. Ce n’est pas un signe de la préoccupation des pays occidentaux. Depuis des mois, la FAO tente d’attirer l’attention sur la situation de  » pré-famine  » en Ethiopie et en Erythrée, sans résultats politiques.

Si l’ONU finissait par prendre une résolution pour le retour de la paix civile au Zimbabwe, encore faudrait-il que les puissance africaines se décident à la mettre en oeuvre. Les deux seules qui en seraient capables, l’Afrique du Sud et le Nigeria, sont déjà occupées en R.D.C.. Pour l’instant, le voisin sud-africain se refuse, jusqu’à présent, à condamner Mugabe d’aucune façon. Pretoria se méfie, et on peut le comprendre, de tout ce qui touche au proche passé colonial de la région. A peine le vice-président Jacob Zuma s’est-il plaint – sans les citer – des Etats qui sapent la croissance de la région.

Et l’Europe alors ? Le Royaume-Uni est le seul pays qui, via le Commonwealth, pourrait avoir une certaine légitimité pour participer au débat. Or que dit le Commonwealth :  » C’est la politique africaine. (…) tant qu’il n’y a ni coup d’Etat, ni annulation des élections « , Mugabe reste fréquentable. Il ne se le fera pas dire deux fois.