Le suicide d’une « petite bonne » bouleverse le Maroc


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Une vidéo publiée ce mardi sur le réseau Youtube montre en direct la tentative de suicide d’une « petite bonne » au Maroc. On aperçoit la jeune fille se jeter du quatrième étage d’un immeuble.

Le choc. Une « petite bonne », Nora, a tenté de se suicider en se jetant du quatrième étage d’un immeuble du quartier Bourgogne à Casablanca, au Maroc. Les images ont été tournées par un amateur à partir d’un bâtiment voisin. Alors que certains médias ont conclu à une mort directe, nous avons voulu en savoir davantage. Car en réalité, ce que la vidéo ne révèle pas, c’est qu’au bout de sa chute, la jeune fille est tombée sur un jeune homme qui tentait de la rattraper. Celui-ci est décédé sur le coup. Quant à la « petite bonne », elle a été transportée d’urgence à l’hôpital. Certains témoins affirment qu’elle est décédée à l’hôpital. Mais selon des sources médicales, la jeune fille serait en soins intensifs. Elle aurait une jambe et le nez cassés et souffrirait d’un léger traumatisme crânien.

Selon les derniers éléments de notre enquête, la jeune fille, tout juste âgée de 19 ans, travaillait chez un médecin. Quelles ont été les motivations de cette fille à commettre un tel acte ? Selon des témoins, l’employeur aurait téléphoné aux parents de la jeune Nora pour leur expliquer que leur fille sortait tard le soir. Info ou intox ? Nous connaissons en tout cas les conditions de vie des « petites bonnes » au Maroc. A moins de ne pouvoir rentrer chez elles chaque soir, elles n’ont pas le droit, en règle générale, de sortir tard la nuit et même pendant la journée si ce n’est pour accompagner les maîtresses de maison dans leurs déplacements ou bien pour aller faire des courses.

Contactée par Afrik.com, la présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Khadija Ryadi, avoue ne pas être encore au courant de cette nouvelle affaire de suicide. Nous interrompons donc la conversation, laissant Khadija Ryadi prendre contact avec l’annexe AMDH de Casablanca et tenter d’en savoir davantage.

Le chargé de communication de l’Association marocaine pour les Droits des femmes (AMDF) affirme en revanche avoir été informé de ce nouveau drame. « Je ne peux pas dire grand chose avant d’avoir les informations nécessaires », déclare Mustapha Kassou. « Il est vrai que les conditions de vie des petites bonnes sont précaires et les associations féminines et des droits des enfants luttent, entre autres, pour mettre un terme à ce genre de pratique », poursuit-il. Mais lorsque nous lui demandons de donner son opinion sur cette tentative de suicide, Mustapha Kassou est confus dans ses propos : « il faut attendre d’avoir les résultats médicales. Sur la vidéo, on voit très clairement que la jeune fille marque un temps d’arrêt avant de se jeter. On peut supposer qu’elle réfléchissait à deux fois avant de vouloir se suicider. Peut-être même qu’elle a mangé quelque chose qui l’a rendu comme ça. » Pour un militant des droits de la femme, cette dernière réponse est surprenante. Mais qu’a bien pu manger cette jeune fille pour se jeter du haut d’un immeuble ?

Un projet de loi qui traîne

Nombreuses sont les jeunes filles mineures au royaume de Mohammed VI considérées comme des esclaves. Cela fait six ans qu’un projet de loi destiné à protéger les « petites bonnes » est dans l’attente d’une présentation au Parlement. Lors de son élection, Abdelilah Benkirane a promis de classer le dossier parmi les priorités. Or, plus d’un an après l’arrivée au pouvoir du parti islamiste Justice et Développement (PJD), rien n’a changé. Pire encore, d’après un rapport de Human Rights Watch (HRW), le phénomène persiste et les jeunes filles sont employées parfois dès l’âge de huit ans, du lundi au dimanche, pour un salaire misérable de 55 euros. La plupart du temps, ce sont les parents de la jeune esclave qui perçoivent les rémunérations.

Les proies ne manquent pas. Pauvreté, situation très précaire, les familles souvent issues des milieux ruraux sont nombreuses à proposer leurs enfants pour gagner de l’argent. Très souvent, les familles riches font appel à des « recruteurs », peu scrupuleux, afin de jouer les intermédiaires. Ceux-ci promettent de bonnes conditions de travail mais aussi de vie. A l’arrivée, la réalité est toute autre. Souvent battues, les petites bonnes travaillent du matin jusqu’à très tard le soir et n’ont pas le droit de déjeuner et de dîner avant les familles chez qui elles sont exploitées. Elles récupèrent, dans la majorité des cas, les restes.

A ce jour, aucun chiffre ne permet de déterminer avec exactitude le nombre de petites bonnes employées au Maroc. Mais selon le Haut-Commissariat au plan, près de 123 000 enfants de moins de 15 ans, toute catégorie de travail confondue, sont employés au Maroc.

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