Le sacrifice d’Arafat

Comment Shimon Peres peut-il encore cautionner l’absurde politique de violence conduite par Ariel Sharon ? Shimon Peres, lui, le négociateur d’Oslo, le Prix Nobel de la Paix qui partageait cette distinction exceptionnelle avec Yasser Arafat ?

La situation politique et militaire de la Palestine arrive à un point de non-retour où les deux parties ont été conduites par inconscience ou irréalisme. Comment croire, avec Ariel Sharon, que l’on jugule le terrorisme par toujours plus d’oppression, routes coupées, territoires isolés, puis envahis, bombardés, détruits ? Comment croire, avec Yasser Arafat, que l’on intimide par quelques actions violentes dirigées contre des civils une armée suréquipée, extrêmement moderne, aguerrie ?

La situation en Palestine est aujourd’hui la plus terrible que l’on puisse connaître : un peuple désespéré auquel on arrache un à un tous les symboles de l’autonomie octroyée, gendarmerie, hélicoptères, médias indépendants, possibilité de disposer d’une représentation à l’étranger. L’humiliation est totale : les soldats israéliens campent dans l’antichambre du bureau du Président de l’Autorité Palestinienne, à qui ils ont coupé le courant, l’eau, le téléphone, et auquel ils laissent au compte goutte parvenir des vivres. A quoi riment ces opérations, sinon à pousser un peuple désorganisé et qui n’a plus rien à perdre vers des actes de furie ? Et comment peut-on dans la même phrase contraindre un peuple entier à se faire kamikaze et réclamer d’Arafat humilié qu’il poursuive les terroristes ? Avec quels moyens ?

Le renversement historique est complet : les forces de Tsahal font subir aux Palestiniens ce que les nazis firent subir aux juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie. Comme les nazis alors, ils exigent d’Arafat, pour le protéger de l’excessive violence des siens, qu’il leur livre les terroristes. Et ceux qu’ils désignent comme terroristes, ceux qu’ils abattent froidement depuis six mois, ce sont ses lieutenants, ses proches, ceux avec lesquels il aurait pu, peut-être tenir ses troupes. Au bout du chemin, ce qui attend le peuple palestinien, c’est ce qui attendait les millions de juifs allemands ou polonais en 1940 : la déportation ou la mort, la valise ou le cercueil.

La différence, qui n’est pas mince, c’est que le monde entier voit le jeu tragique se nouer : la culpabilité dans ce crime sera mondiale. C’est à toute l’humanité, complice par passivité, qu’Ariel Sharon va faire porter demain son propre crime. Il va tuer Arafat. Mais à la même seconde il aura tué Israël, parce qu’il aura refait du peuple juif le porteur d’une culpabilité universelle, que deux mille ans d’histoire et un génocide affreux avaient enfin lavée. Sharon est un malade dangereux : comment ne s’est-on pas avisé jusque-là qu’il porte le nom du passeur des âmes qui conduit en enfer les morts dans la mythologie antique ? De Sabra et Chatila jusqu’à Ramallah, Sharon : combien d’âmes justes dépecées ?