Le développement n’est pas une question d’argent

Les solutions au problème de développement de l’Afrique passent par une vision sous-régionale des dynamiques et des problèmes nationaux. Jacqueline Damon, directrice du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (OCDE), défend une approche de terrain basée sur le dialogue et la coordination d’acteurs locaux. Au terme de son mandat de cinq ans, elle fait le bilan des actions du Club. Interview.

Fédérer, écouter, échanger, accompagner sont les maîtres mots du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest en matière de développement. Jouant le rôle d’interface entre les acteurs locaux, cette branche autonome de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) milite pour un travail de terrain basé sur une vision transfrontalière du dialogue et de l’action. Jacqueline Damon termine cette année son mandat de cinq ans à la direction du Club. L’occasion pour elle de revenir sur les logiques motrices de la structure et de rappeler sa conception de la coopération avec le continent.

Afrik : Votre approche terrain au sein du Club diffère complètement des habitudes des grandes grosses organisations internationale. Comme avez-vous imposé une telle vision au sein de l’OCDE ?

Jacqueline Damon : Au départ, nous n’étions pas tous sur la même longueur d’onde. A savoir premièrement que cette structure devait être ouverte à l’Afrique de l’Ouest. J’estime qu’il s’agit d’un bel acquis parce que beaucoup de problèmes et solutions se trouvent à l’intérieur de cet espace. Il est très important d’être en dialogue permanent avec les gens qui comprennent les dynamiques de la sous-région et les gens qui sont issus du monde de la coopération. Le deuxième défit était de se dire qu’on n’invente pas tout à Paris et qu’il faut essayer d’accompagner les stratégies positives des acteurs sur le terrain. Une démarche en dehors des sentiers battus par l’OCDE.

Afrik : Pensez-vous avoir influencé de manière significative la vision du développement de l’OCDE ?

Jacqueline Damon : Non. Je pense que ça viendra, mais on espère développer une initiative sœur en Afrique centrale (le programme Inica, Initiative pour l’Afrique centrale, ndlr) pour augmenter la masse critique de cette nouvelle approche.

Afrik : Vous semblez accorder beaucoup d’importance à la vision sous-régionale du développement ?

Jacqueline Damon : La coopération est aujourd’hui essentiellement gérée autour de la notion d’Etat nation. Idée selon laquelle l’Etat est l’unité décisionnaire non seulement de gouvernance mais aussi de développement. Or cette vision efface complètement les importantes dynamiques transfrontalières qui structurent les échanges économiques et commerciaux dans un pays.

Afrik : Le Club assure un travail de dialogue et d’intermédiation de longue haleine. Peut-on voir aujourd’hui les fruits des diverses dynamiques créées ?

Jacqueline Damon : C’est un travail qui s’inscrit dans la durée. On ne peut pas dans les 5 ans habituels des projets d’aide au développement espérer faire ce travail de passerelles et de tête chercheuse. Car l’élément crucial dans tout cela reste la confiance. Si la confiance ne règne pas, l’approche informelle, de stratégie d’interface du Club ne peut pas fonctionner. Il s’agit d’une autre façon de concevoir la région, plus proche de ce qu’il existe sur le terrain.

Afrik : Est-ce que le manque de résultats concrets et quantifiables ne nuit pas à l’image de l’action du Club du Sahel ?

Jacqueline Damon : Nous n’avons pas encore essuyé de telles critiques. Mais le Club est une structure très peu budgétivore. Nous travaillons avec des réseaux qui ont eux-mêmes des initiatives porteuses. Nous n’essayons pas de financer quoi que ce soit. Ce qui fait qu’avec très peu d’argent on peut jouer un rôle de catalyseur, d’incubateur pour de nouvelles approches.

Afrik : Tout n’est donc pas une question d’argent ?

Jacqueline Damon : Je crois qu’il s’agit avant tout d’un déclic mental, d’attitudes, d’espoir qu’un problème de ressources. On trouve des ressources pour des bons projets, même des projets entièrement secteur privé. Le vrai problème est la mise en première ligne des gens de la sous-région pour définir leur propre développement. Je ne connais pas d’exemples historiques où l’on a pu développer un peuple malgré lui. C’est le peuple lui-même qui doit trouver des solutions et le reste du monde qui doit les accompagner.

Afrik : N’y a-t-il pas un problème de fond entre les grandes organisations qui injectent des sommes importantes à titre d’aide au développement et la réalité du terrain ?

Jacqueline Damon : C’est quelque chose qu’il faut retravailler pour rectifier ce manque de connexion entre ce qui se passe sur le terrain et ce qu’on essaye de faire dans le domaine de la coopération pour le développement. C’est toujours le problème des approches top-down (du haut vers le bas, ndlr). Des difficultés de perception de ce qu’il faut faire par rapport à ce qui se fait sur le terrain. Sans compter que les réalités du terrain peuvent évoluer très vite. Le meilleur exemple reste celui de la crise ivoirienne. Après les événements de septembre 2002, nous avons réuni, en décembre, un groupe d’acteurs sous-régionaux. Nous avons a remarqué que les commerçants, les producteurs, les transporteurs avaient déjà des stratégies de contournement de la Côte d’Ivoire pour continuer leur actvité.

Afrik : Que manque-t-il au Club du Sahel pour être plus efficace ?

Jacqueline Damon : Il nous manque encore un lien plus direct avec les sources de financement potentielle pour des activités sous-régionales. Je ne veux surtout pas dire que le Club devrait être un bailleur de fonds, le rôle d’interface nous oblige à être le plus neutre possible. Mais nous devons mieux jouer un rôle d’inter connexion

Afrik : Vous avez un rôle d’intermédiaire entre les différents acteurs de terrain. Jouez-vous le même rôle de passerelle entre l’Afrique et l’Occident ?

Jacqueline Damon : Absolument. Il ne s’agit pas seulement de travailler autour des programmes de développement des agences de coopération de l’OCDE. Notre mission est également de mieux faire comprendre l’Afrique de l’Ouest. On a commencé avec un certain nombre de dossiers au premier rang desquels la Conférence de Dakar où nous avons tout de même pu faire venir pour la première fois en Afrique deux secrétaires généraux adjoints de l’OCDE. Je crois qu’il y a eu une prise de conscience du fait qu’il y a des hommes et des femmes derrière les sujets traités de manière technocratique. Cette prise de conscience est essentielle pour la qualité du dialogue futur.

Afrik : Les thèmes initiaux du Club étaient liés aux problèmes relatifs à la sécheresse. Quels sont aujourd’hui les principaux axes de travail ?

Jacqueline Damon : Les problèmes de compétitivité de l’économie ouest-africaine. Parce qu’on estime qu’il faut aujourd’hui mieux prendre en compte et profiter des économies d’échelle et regarder les nouveaux marchés sous-régionaux pour développer une autre approche de la croissance.

Afrik : Quand vous parlez de nouvelle approche de la croissance, cela inclut-il les acteurs économiques locaux ?

Jacqueline Damon : Tout à fait. Et c’est une chose que l’on perd trop souvent de vue : une activité de production est forcément locale. Il faut donc travailler avec les acteurs qui remontent toute la chaîne de valeur, de la production jusqu’à la consommation finale.

Afrik : Quelle est votre position par rapport au Nouveau partenariat pour l’Afrique (Nepad) qui reste tout de même pour beaucoup une fumeuse abstraction ?

Jacqueline Damon : Oui je crois dans la vision du Nepad. Il est la seule issue pour le continent africain. Si l’Afrique n’arrive pas à produire sur la base de projets régionaux, vu la façon dont le monde se reconfigure autour de la mondialisation, le continent va se retrouver de plus en plus marginalisé. Maintenant toute la problématique du Nepad est sa mise en œuvre.

Afrik : Est à dire qu’aujourd’hui il n’y a pas vraiment de projets structurés à partir de la base en Afrique ?

Jacqueline Damon : Il n’y a pas beaucoup de projets impulsés par la base et il n’y a pas beaucoup de projets impliquant la combinaison secteur public/secteur privé/société civile. Or il s’agit d’un élément clé. Il faut que chacun sache où il va pour que tout le monde soutienne le processus.

Afrik : Le secteur privé africain se plaint souvent d’être considéré comme la cinquième roue du carrosse du développement. A qui la faute ?

Jacqueline Damon : Le secteur privé africain doit être absolument un groupe privilégié pour le développement du continent. Mais j’ai une interpellation à lui faire. Quand on regarde les exemples asiatiques, européens ou américains, on constate que les secteurs privés se sont eux même organisés pour promouvoir leur vision et faire du lobbying pour défendre leurs intérêts. Un élément qui fait vraiment défaut à l’Afrique.

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