La suppression des frais de scolarité relance les inscriptions en Afrique

Si la suppression des frais de scolarité est une contribution capitale à la réalisation de l’objectif de l’éducation pour tous, les problèmes qu’elle pose devront être réglés pour que cette mesure soit couronnée de succès. Dans cet article Afrique Renouveau se penche sur deux expériences et trace la voie à suivre.

En 2003, lorsque le Gouvernement kenyan annonce la suppression des frais de scolarité au primaire, quelques jours à peine avant le début de l’année scolaire, la conséquence est… chaotique. Enseignants, directeurs d’écoles et parents d’élèves se précipitent pour trouver pupitres, crayons et manuels scolaires pour le plus du million d’étudiants supplémentaires. Fait encourageant cependant, l’UNICEF, le Fonds de l’ONU pour l’enfance, rapporte que cette mesure a eu l’effet escompté de favoriser remarquablement l’accès à l’éducation. Le nombre d’élèves du cycle primaire au Kenya a en effet augmenté de près de deux millions, alors que celui des élèves qui abandonnaient leurs études a reculé. Le taux du nombre d’élèves ayant achevé leurs études primaires est passé de 62,8% en 2002, dernière année où les frais de scolarité ont été perçus, à 76,2% deux ans plus tard, conséquence du fait que moins d’enfants pauvres ont dû quitter l’école pour non-paiement des frais de scolarité.

Il en va tout autrement au Malawi, pays d’Afrique australe, où la suppression des frais de scolarité a eu moins de réussite. Le Malawi a supprimé les frais de scolarité en 1994, mais les programmes destinés à offrir une formation pratique aux instituteurs nouvellement embauchés et sans qualifications n’ont jamais été mis en place. La qualité de l’enseignement a baissé alors que le rapport élèves-enseignants s’envolait à 70 pour 1. Vu le nombre insuffisant de locaux, de nombreuses classes ont dû être installées à l’ombre des arbres, les manuels scolaires et le matériel pédagogique arrivaient avec des mois de retard, voire jamais. Malgré les augmentations des budgets de l’éducation, les dépenses par étudiant, déjà faibles, ont reculé d’environ 25% et entraîné la détérioration de la qualité de l’enseignement. Près de 300,000 étudiants ont quitté l’école au cours de la première année, et les taux d’abandon scolaire demeurent élevés à ce jour.

Malgré les nombreux problèmes, la suppression des frais de scolarité au Kenya s’est révélée être une formidable incitation à l’éducation de millions d’enfants pauvres du pays. Inversement, l’expérience du Malawi a mis en évidence les nombreux obstacles à la réalisation d’un objectif aussi ambitieux.

Au cours des 15 dernières années d’autres pays comme le Burundi, la République démocratique du Congo, le Ghana, l’Ethiopie, le Malawi et le Mozambique ont connu des augmentations spectaculaires du nombre d’inscriptions à l’école primaire, suite à la suppression des frais de scolarité. Quelques pays africains comme le Botswana, le Cap Vert, le Togo et Maurice pourraient atteindre l’objectif de l’inscription scolaire universelle dans le primaire d’ici à 2015, l’un des buts des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) adopté en 2000 par les dirigeants du monde entier en vue de réduire la pauvreté et d’améliorer les conditions de vie des populations de la planète.

Planification et financement indispensables

Les expériences indiquent que la suppression des frais de scolarité n’est pas suffisante en soi. Une étude de la Banque mondiale et de l’UNICEF révèle que cette mesure doit s’accompagner de la mise en place de politiques innovantes et de réformes des systèmes d’enseignement pour avoir des chances de succès.

Les auteurs du rapport estiment que le Gouvernement kenyan a agit vite et bien.

La première mesure a été la mobilisation des parents, des enseignants et des fonctionnaires autour de la suppression des frais de scolarité. La seconde a été de trouver l’argent nécessaire au financement de cette décision. Le gouvernement a dégagé quelque 6,8 millions de dollars en subventions d’urgence, soit 380 dollars par école élémentaire, pour satisfaire les besoins immédiats d’acquisition de cahiers, de crayons et d’autres fournitures scolaires. Les dépenses nationales consacrées à l’éducation sont passées globalement d’environ 703 millions de dollars pendant l’année scolaire 2001-2002 à 951 millions en 2003-2004, soit un tiers du budget national.

Les donateurs se sont également mobilisés, la Banque mondiale, le Gouvernement suédois et d’autres contribuant à hauteur de 82 millions de dollars en financements additionnels pendant les deux années suivantes. Le Gouvernement kenyan s’est ensuite embarqué dans une refonte totale du système de financement de l’enseignement primaire. Plutôt que de débourser l’argent par le biais du ministère de l’éducation nationale, les autorités ont décidé d’octroyer leurs bourses directement aux établissements scolaires. En même temps, la section de l’audit du ministère de l’éducation a renforcé ses capacités de suivi.

Mais la suppression des frais de scolarité et les réformes qui l’ont accompagnée n’ont pas réglé tous les problèmes de l’enseignement au Kenya. D’après un rapport de l’ONU, l’afflux d’écoliers a entraîné l’exode des enfants des milieux plus aisés vers l’enseignement privé, aggravant les anciennes inégalités de revenus à l’intérieur du système éducatif. La suppression des frais de scolarité n’a pas non plus réglé les difficultés financières des familles pauvres.

Pourtant, au Kenya, les obstacles semblent bien moins difficiles à surmonter qu’au Malawi. Ce pays d’Afrique australe a supprimé les frais de scolarité en 1994 au moment du retour au multipartisme. L’accent a été mis sur l’augmentation du nombre d’inscriptions. “Les aspects qualitatifs de l’enseignement n’ont reçu qu’une attention relative”, affirme le rapport de l’ONU, précisant que “la décision d’adopter le système d’éducation universel dans l’enseignement primaire a été motivée par des considérations politiques plutôt que par un processus de planification organisé”.

L’absence de planification et de coordination n’a pas permis de mobiliser le public et d’obtenir le soutien politique pendant la brève période séparant la suppression des frais de scolarité et le début de l’année scolaire. Parmi les partenaires extérieurs du Malawi, seul l’UNICEF s’est, dès le départ, déclarée en faveur de cette mesure. L’étude précise que les autorités ont été submergées lorsque plus d’un million de nouveaux étudiants se sont présentés dans les salles de classe.

Le rapport indique également que, globalement, 20% seulement des garçons et des filles ont réussi à achever le cycle d’éducation élémentaire de huit ans au Malawi. Ce faible taux est essentiellement imputable à la grande pauvreté du pays et au manque de ressources nécessaires à la mise en place de programmes nutritionnels indispensables pour inciter les enfants des milieux pauvres à rester à l’école.

Innovations et améliorations

Les experts estiment en conclusion qu’il y a deux leçons à tirer des expériences du Kenya et du Malawi. La première est que la suppression des frais de scolarité est un préalable à l’arrivée massive d’enfants pauvres dans les écoles. Mais elle doit s’accompagner d’un fort soutien public et politique, d’une planification et de réformes judicieuses, et d’un financement suffisant.

La deuxième leçon est qu’après avoir maitrisé la gestion de l’afflux d’étudiants, il faudra dégager les ressources nécessaires à l’amélioration qualitative de l’enseignement et à la satisfaction des besoins des étudiants les plus pauvres, de ceux des régions rurales les plus éloignées, et des enfants avec des handicaps. Les experts estiment que la situation des filles devra recevoir une attention particulière, celles-ci se heurtant à d’innombrables obstacles pour fréquenter l’école, notamment dans les cultures qui tendent à minimiser leur rôle social. Le réaménagement des conditions et installations sanitaires et l’amélioration de la situation sécuritaire devraient faciliter leur situation.

Michael Fleshman écrit pour le magazine Afrique Renouveau des Nations Unies