La presse togolaise piratée

Scandale national à la contrefaçon dans l’univers de la presse au Togo. Les grossistes de Lomé ont avoué avoir piraté plusieurs journaux privés en reproduisant clandestinement les éditions à l’identique pour inonder le marché et monter une arnaque sur les invendus. L’enquête en cours n’a pas encore révélé toute l’ampleur de l’affaire.

Les patrons de presse togolais sont sous le choc. Les grossistes de Lomé ont avoué avoir piraté au moins quatre des grands journaux du pays. Tous de connivence, ils contrefaisaient les parutions pour les introduire sur le marché et empocher directement la recette des ventes. Ils rendaient les vrais-faux invendus aux journaux qui se sont aperçu de la supercherie la semaine dernière. Nul ne sait depuis quand dure l’arnaque.

Le scandale éclate par hasard alors qu’un imprimeur de Lomé s’aperçoit que des employés tirent l’hebdomadaire Le Regard sur ses presses à son insu. Le Code de la presse stipule que l’adresse de l’imprimerie doit figurer sur le journal. Or ce n’est pas la même. Il assigne directement le journal en justice. La police ne tarde pas à trouver le pot aux roses et à confondre le grossiste (également distributeur). La filière est mise à jour.

Vrais-faux invendus

Le principe est simple. L’organe de presse dépose ses exemplaires au grossiste qui achète l’exemplaire à 200 F CFA (payable une semaine plus tard) pour le vendre à 250 F CFA dans les rues de la capitale. Mais une fois qu’il a l’édition en main, il s’empresse d’en prendre un exemplaire pour l’apporter dans une imprimerie pour sortir un nouveau tirage. Contrefaçons. Coût de revient unitaire : 150 FCFA. Après les ventes, le distributeur n’a plus qu’à rendre un stock de pseudo-invendus au journal pour éclipser une partie de la recette réelle.

 » En comparant le vrai et le faux journal, on a remarqué qu’il y avait une différence de qualité dans l’impression. Car nous tirons nos calques sur ordinateur alors que les pirates n’opèrent pas en numérique « , explique Mikaïla Saïdou, directeur de publication du Regard. Une information qui met la puce à l’oreille des autres journaux. Ils vérifient également leur stock et demandent à la police d’auditionner les cinq grossistes de Lomé. Une confrontation qui tourne aux aveux. Ils avouent avoir falsifié des éditons du Regard, du Reporter, de l’Evénement et du Crocodile. Ils auraient débuté la fraude uniquement la semaine dernière.

Pirates en liberté

 » Tous les grossistes sont de connivence. Ils falsifient les journaux, se partagent les quantités pour ensuite les revendre. Ils se sont entendus pour se faire de l’argent sur notre dos. Sur les 3 500 exemplaires du numéro incriminé que nous avions mis en vente, nous n’avons récupéré que 46 000 F CFA sur une recette potentielle de 700 000 CFA « , témoigne Francis Pedro Amuzun, directeur de publication du Crocodile. Le Reporter et Le Regard déplorent respectivement quant à eux des préjudices financiers de 200 000 et de 193 000 F CFA.

Pour autant, les grossistes ont été relâchés et continuent librement leurs activités.  » Nous voulions au départ leur faire fermer boutique mais certains de nos confrères avaient déjà déposé leurs éditions chez eux. Ils allaient perdre leur recettes si les distributeurs mettaient la clé sous le paillasson. Nous avons demandé à la police de placer les inculpés en liberté provisoire, de laisser l’enquête ouverte et de poursuivre les investigations. Il y aurait deux filières, celle de Nyékonakpoé (quartier de Lomé, ndlr) que nous venons de découvrir et une autre à Bé (centre de Lomé) « , explique Augustin Améga, directeur de publication du Reporter.

Casser le monopole de la distribution

Tous attendent avec anxiété les résultats de l’enquête.  » Nous ne connaissons pas encore l’ampleur du désastre « , commente Francis Pedro Amuzun qui reste persuadé que l’affaire dure depuis des années et que tous les journaux de la presse privés sont touchés. Pour les réparations, chacun s’est arrangé au mieux de ses intérêts. Le Regard demande le paiement des numéros falsifiés tandis que Le Reporter fait table rase du passé mais  » refuse d’entendre parler d’invendus  » pour sa prochaine édition.  » Un règlement à l’africaine « , s’amuse Augustin Améga.

Première mesure décidée par les journaux : casser le monopole des grossistes dans le domaine de la distribution. A partir de janvier, les vendeurs à la criée prendront directement contact avec les journaux et déposeront une caution pour chaque édition qu’ils prendront pour la vente au détail. Une initiative qui coupe l’herbe sous les pieds des grossistes et qui permettra une meilleure traçabilité des ventes et des stocks. Une décision qui devrait bouleverser l’industrie de la presse au Togo.