La filière bois gangrenée au Cameroun

L’industrie du bois tourne à perte au Cameroun et pourtant, le pays est le deuxième massif forestier mondial après l’Amazonie. Comment expliquer cette aberration ?

Dans son article, Louis-Marie KAKDEU, explique les mauvais choix politiques du Cameroun qui favorise la production intensive au détriment de la transformation. Il souligne ensuite l’importante corruption qui gangrène la filière et l’énorme opacité de sa gestion. Il appelle à la privatisation de la filière avec une décentralisation de la prise de décision de manière à sortir du labyrinthe actuel.

Selon l’Annuaire statistique du Cameroun, édition 2015, de l’Institut National de la Statistique, le Cameroun compte près de 20 millions d’hectares (ha) de forêts tropicales humides au sein du bassin du Congo qui est le deuxième massif forestier tropical au monde après la forêt amazonienne. Riche de cette forêt pourvoyeuse d’environ 165 espèces de bois, on peut être surpris de constater que le pays tourne à perte dans l’industrie de la transformation. Comment expliquer une telle aberration ?

Un arbitrage politique défavorable

L’exportation brute du bois et la limitation au premier degré de transformation sont la cause du déficit observé. En matière d’exploitation, c’est à partir du deuxième degré de transformation (produits semi-finis et finis) que le secteur est rentable pour le pays. Le choix politique d’offrir de fait plus facilement les Unités Forestières d’Aménagement (UFA) que les Unités de Transformation de Bois (UTB) de 3ème et de 4ème degrés est très contestable. L’exploitation des forêts naturelles en juillet 2013 comptait au total 89 concessions forestières pour un total de 104 UFA étendues sur 6,3 millions d’ha, soit environ 15% de la superficie nationale, pour une production moyenne en Équivalent Bois Rond (EBR) de 20 897 800 m3 par an. Pourtant, au cours de la même période, le pays ne comptait qu’environ 16 usines de transformation de troisième degré d’une capacité estimée à environ 100 000 m3 seulement.

Un secteur gangréné par la corruption

Il ressort des résultats de l’Evaluation de l’Indice de Perception de la Corruption (EIPC) en 2017 dans le secteur forestier et faunique de l’association Forêts et Développement Rural (FODER) que les politiques publiques censées générer des ressources pour la croissance du pays sont détournées au profit des intérêts personnels. Ainsi, au lieu de faire des choix politiques comme la transformation locale qui profiterait mieux au pays, les agents véreux de l’Etat préfèrent entrer dans un deal avec les exportateurs contre des commissions et rétro-commissions mieux planifiées et payées à l’étranger. Par exemple un rapport d’enquête de l’ONG Green Peace Afrique indique qu’en 2014, 10000 m3 de bois de valeur avaient quitté illégalement le Cameroun pour servir la cause de l’enrichissement illicite. Aussi, selon la journaliste d’investigation Fanny Pigeaud citant Médiapart, les agents de l’Etat traitent mieux avec les exploitants qui paient plus facilement jusqu’à FCFA 50 millions pour l’obtention des titres d’exploitation des UFA qu’avec ceux qui sollicitent les agréments pour leurs UTB de 3ème ou 4ème degré au niveau national. EIPC 2017 indique que cette pratique touche 82% des acteurs du secteur du bois et que la situation s’est considérablement dégradée passant de 5,78/10 en 2015 à 7,25/10 en 2017. Le marché juteux rapporterait aux protagonistes entre 2 et 15 milliards par an.

Absence de transparence et de reddition des comptes

Cela prospère à cause de l’absence de la redevabilité dans les services publics camerounais c’est-à-dire de la pratique consistant à rendre compte des actes posés dans l’exercice de ses fonctions. A son tour, la non-redevabilité est la manifestation de la faillite des structures de contrôle institutionnel comme le parlement ou la chambre des comptes, et non-institutionnel comme la Commission nationale anticorruption du Cameroun (CONAC) ou les cellules anti-corruption des ministères. D’une part, le Parlement camerounais reste toujours une chambre d’enregistrement du gouvernement et manque d’une réelle capacité de contrôle horizontal. C’est la chambre des applaudissements. D’autre part, les agents de l’Etat en charge de l’exécution du budget bloquent le fonctionnement de la CONAC et autres chambres des comptes par des coupures budgétaires drastiques et des restrictions administratives. Par exemple, la CONAC ne dispose pas de moyens pour créer des démembrements régionaux et locaux susceptibles de lui permettre de couvrir l’ensemble du territoire national. En l’état, elle se contente de faire des missions ponctuelles sur le terrain avec des résultats mitigés. Lors de la cérémonie de remise de vœux 2018, son président demandait plus de moyens pour répondre « aux attentes du peuple » en matière de lutte contre la corruption. C’est aussi le cas de la Chambre des comptes qui depuis 2016, n’est dotée que d’un budget de fonctionnement (voitures, mobiliers, etc.) offert sous forme de corruption c’est-à-dire « d’avantages de toute nature prévus par la législation en vigueur ». La logique est celle de manger et de se taire.

Par ailleurs, le droit à l’information est violé dans le secteur forestier au Cameroun. Par exemple, les agents véreux de l’Etat font de la rétention d’information sur les documents officiels requis pour l’exercice des activités forestières ainsi que sur les procédures relatives à leur obtention en vue de rendre vulnérables les usagers.

Un investissement privé étouffé

Les réponses actuelles sont timides et manque de volontarisme. Le Cameroun reste dépendant de l’extérieur pour les produits finis pourtant depuis 2013, la loi n°2013/004 du 18 avril 2013 fixant les incitations à l’investissement privé encourage la production et la transformation locale à travers des incitations administratives et fiscales. En effet, les textes d’application comme l’Arrêté n°366 du 19 novembre 2013 précisant les modalités de mise en œuvre des avantages fiscaux et douaniers de ladite loi instaurent un système protocolaire lourd qui annule cette disposition dans la mesure où ils conditionnent le bénéficie de ces mesures incitatives par la signature d’un accord avec le Ministère des finances.

Une telle situation paradoxale appelle à la redéfinition de la politique forestière du pays. Elle doit exclure toute démarche assimilable au pillage et consacrer une libre compétition profitable au pays. Elle doit être inclusive et intégrer les intérêts locaux. Elle doit surtout assurer le droit à l’information et la reddition des comptes. Cela passerait par la mise sur pied effective d’une vraie politique de décentralisation administrative qui permettrait d’appliquer pleinement les nouvelles incitations à l’investissement privé en réduisant la distance entre les investisseurs et les décideurs, et les lourdeurs protocolaires observées.

Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA.

Article publié en collaboration avec Libre Afrique.