La Chine, un partenaire nuisible à la liberté de la presse en Afrique

Les journalistes africains ne sont pas près de connaître la quiètude que confère la liberté de la presse célébrée le 3 mai. Moussa Kaka, qui risque la prison à vie au Niger, illustre les affres de ce métier en Afrique. La liberté de la presse est en recul dans les pays africains et l’intérêt croissant de L’Empire du milieu devrait amplifier le phénomène.

Toute la rédaction d’Afrik.com rend hommage au courage de Moussa Kaka et appelle à sa libération.

En Afrique subsaharienne, « l’année (2007) a été celle de l’audace dans la répression, de l’affranchissement assumé des engagements pris. La gouvernance par le culot. », écrit Léonard Vincent, le responsable du Bureau Afrique, dans le rapport 2007 sur la liberté de la presse publié en février par Reporters Sans Frontières. La mort du journaliste congolais Serge Maheshe de Radio Okapi et l’emprisonnent de Moussa Kaka, le patron de la radio Saraouniya, correspondant au Niger de Radio France Internationale (RFI) et Reporters sans frontières, démontrent de l’état toujours déplorable de la liberté de la presse, célébrée le 3 mai, sur le continent africain. En recul partout dans le monde en 2007, elle continue de se dégrader et le nouvel ami chinois des régimes africains y a fortement contribué.

Chine : un allié économique qui n’exige pas la démocratie

La Chine nuit non seulement à la liberté de la presse en Afrique, mais aussi, selon Léonard Vincent, « à toute la gouvernance démocratique ». La Chine constitue un partenaire rêvé pour « des gouvernements isolés par la communauté internationale comme le Zimbabwe, l’Erythrée…. Des régimes relativement démocratiques jouent également ce jeu dangereux au détriment de leurs populations. Cette notion de conditionnalité de l’aide au développement qui prévaut dans les relations entre les pays africains et occidentaux a disparu dans celles qui lient désormais les Etats africains avec la Chine », constate-t-il. L’influence négative de la Chine « est très claire depuis cette année », poursuit Léonard Vincent. « L’indifférence des gouvernants aux multiples campagnes en faveur de la libération de journalistes en témoignent. Les ONG qui défendent les libertés civiles et politiques perdent du terrain parce que le pouvoir des pays auxquels elles appartiennent baisse. » La montée d’un « continentalisme », notamment en réaction aux travers de la Françafrique par exemple, selon lequel les Etats africains seraient les seuls à même de gérer leurs affaires, couplée au fait que l’Afrique se tourne vers des partenaires moins regardants pèse sur la quiétude de ses journalistes. « Le Niger est par exemple convaincu de son bon droit », remarque Léonard Vincent, dans l’affaire Moussa Kaka.

Le responsable Afrique de RSF y voit la preuve de l’échec du modèle de coopération entre les Etats africains et les nations occidentales. « Cette situation est la résultante d’erreurs considérables de l’Occident depuis des années. Si les Africains se tournent vers d’autres partenaires – la Chine, le Bresil qui est plus loyal en terme de défense des libertés civiles – qui eux fonctionnent selon des règles différentes, c’est que l’aide n’a pas fonctionné. En Afrique, l’Occident n’a pas trouvé le modus vivendi pour garantir les libertés civiles. »

Former les forces de l’ordre au respect des journalistes

L’ONG américaine Freedom House a également publié en avril son rapport sur la liberté de la presse. L’année 2007 est la 6e année consécutive où elle est en recul dans le monde. La Somalie et l’Irak sont les pays les plus risqués pour les journalistes. L’Afrique subsaharienne jouit encore dans ce document d’un triste record. Trois des cinq changements de statut au regard du dégré de la liberté d’expression sont intervenus dans cette partie du monde. Le Bénin est devenu un Etat où elle est passée de totale à partielle. Avec le Mali, ces pays constituent les grandes déceptions des ONG. « Même au Mali et au Bénin, écrit Léonard Vincent, pays auparavant considérés comme des modèles pour le respect de la liberté de la presse, les présidents Amadou Toumani Touré et Yayi Boni ont, au moins une fois en 2007, décroché leur téléphone pour faire envoyer des journalistes déplaisants en prison. »

Mais ce n’est pas toujours le président qui ordonne. Le passage à tabac et l’arrestation de Bernard Oyekou, 21 ans, journaliste-cadreur du groupe de presse Golfe FM au Bénin, le 4 décembre 2007 à Ikpinle, ville située à 100 kilomètres de Cotonou, la capitale béninoise, a créé un électrochoc dans la profession. Le jeune reporter couvrait une opération musclée des forces de l’ordre contre des producteurs de palmiers à huile. « Ils ont cru, se souvient-il, que je filmais pour eux (les producteurs) mais je leur ai tout de suite expliqué que j’étais journaliste. J’avais ma caméra et un micro en main, en plus de mon macaraon Golfe TV. » Ses trois agresseurs en uniforme ont prétendu plus tard qu’ils ne savaient pas qu’il était journaliste. Emprisonné pendant environ 30 minutes, il sort de prison grâce à l’intervention de son chef d’antenne qui ne le voit pas revenir. « Depuis l’incident, confie-t-il, quand je vois des policiers sur le terrain, je fais attention. Sans liberté de presse, il n’y a pas de démocratie. Il faut qu’on nous facilite la tâche, plaide Bernard Oyekou. « Si on se tait [[Désormais très sensibles sur la question, les journalistes béninois se retrouveront samedi, dans le cadre de la commémoration de la journée pour la liberté de la presse, pour discuter de nombreuses atteintes dont ils sont victimes et qui sont pour la plupart tues. L’affaire Oyekou doit son retentissement au fait que la télévision Golf TV ait réalisé un sujet sur les maltraitances subies par son reporter.]], affirme un autre journaliste béninois, on risque de se retrouver dans la situation dans laquelle nous étions avant l’avènement de la démocratie au début des années 90. La période 90-96 a été une parenthèse enchantée pour la liberté de la presse au Bénin. Aujourd’hui, pour un rien, on peut se retrouver en taule et on lève facilement la main sur les journalistes. Il faut que les policiers reçoivent des instructions fermes et qu’ils soient sanctionnés en cas de manquement. Nous sommes désormais dans une démocratie. Nous en avons fini avec la période révolutionnaire.»

« Le pouvoir est convaincu que la régulation des médias se fait par la police, et non par le dialogue. »

Dans une démocratie, la liberté d’expression est un droit qui n’est malheureusement pas toujours garanti. « Certains présidents continuent d’utiliser des lois archaïques, s’indigne Léonard Vincent, jamais réformées, donnant ainsi la preuve qu’en cas « de grande colère » ils se donnent la possibilité d’y recourir.»

Seule note positive dans ce tableau peu glorieux pour l’Afrique : le Maghreb, notamment l’Egypte où Freedom House salue « la volonté croissante (des journalistes) de franchir les limites de la liberté d’expression » [[Il a permis de faire évoluer le classement du pays de « not free » (pas libre) à « partly free » (partiellement libre).]] et note l’impact positif d’Internet, un dopant pour la liberté de la presse. Cependant, relève Léonard Vincent, « le développement des blogs va de pair avec la multiplication des arrestations de blogueurs. Par ailleurs, l’influence croissante des islamistes dans la vie sociopolitique égyptienne participe à la dégradation de la liberté de la presse ». Le responsable du Bureau Afrique de RSF n’est pas plus confiant pour le reste de continent. « Je ne suis pas du tout optimiste pour l’avenir. La situation va s’empirer parce que les situations politiques et économiques vont s’empier. Dans de nombreux pays africains, le pouvoir est encore convaincu que la régulation des médias se fait par la police, et non par le dialogue. »