L’aberration des subventions cotonnières

A l’occasion de la signature, lundi à Paris, d’un prêt de 30,5 millions d’euros pour la campagne cotonnière burkinabé, le directeur général de la Sofitex (Burkina Faso), Célestin Tiendrébéogo, revient sur le scandale des subventions occidentales. Subventions sans qui la production et les revenus nationaux du coton pourraient être multipliés par quatre.

Les subventions occidentales sur le coton sont une dangereuse farce qu’il faut dénoncer. Le directeur général de la Société des fibres textiles (Sofitex) du Burkina Faso tient à ce que l’on dénonce haut et fort l’incroyable paradoxe économique des politiques de subventions américaines et européennes. Toute chose égale par ailleurs, il estime que la production nationale pourrait, à long terme, être multipliée par quatre.

Afrik : Quelle est la situation actuelle du coton ?

Célestin Tiendrébéogo : Le cours s’est relevé ces derniers mois. Il est autour de 800 F CFA, ce qui est en nette amélioration par rapport aux 650 F CFA que nous avons connu il y a deux ans et qui avait mis nos filières en péril. Mais rien à voir avec les années 94, 95, 96 où nous étions à 900 F CFA le kilo. Le cours actuel est acceptable, mais les problèmes ne sont pas réglés pour autant. Car nos sociétés cotonnières sont en déficit, déficit cumulé des années passées que nous n’avons pas encore résorbé.

Afrik : Comment expliquez-vous la remontée des cours mondiaux ?

Célestin Tiendrébéogo : Il y a eu une baisse de la production aux Etats-Unis et en Chine. Ce sont les deux facteurs principaux qui influent sur le cours actuel. Nous connaissons également une réduction des stocks mondiaux qui passent de plus de 10 millions à 7 millions de tonnes.

Afrik : Après l’échec du sommet de l’Organisation mondiale du commerce de Cancùn, pensez-vous honnêtement que l’Afrique ait un quelconque poids sur les politiques de subventions américaines et européennes ?

Célestin Tiendrébéogo : Il ne faut pas négliger le poids de l’opinion publique. C’est à la presse et aux journalistes d’expliquer les choses. Prenons le cas de l’Europe. Elle subventionne sa production pour près d’1 milliard de dollars. Le coût de production en Europe est égal à trois fois le cours mondial. C’est une chose qu’on ne répète pas assez. Cela veut dire que l’Europe aurait pu utiliser le tiers de l’argent qu’elle a dépensé pour importer ses 500 000 tonnes de coton. Et économiser les deux tiers ou les utiliser à autre chose. C’est comme si le Burkina se mettait à fabriquer des voitures d’une qualité inférieure à celle des véhicules Renault ou Peugeot pour un coût trois fois supérieur. Il faut rappeler que c’est le contribuable qui paye ces subventions. C’est un véritable scandale. Aucune loi économique ne peut expliquer cela. Je pense que si le problème des subventions était posé de manière claire, l’opinion publique se rendra compte de cette injustice criarde dont nous sommes victimes.

Afrik : On voit mal, tout de même, l’Occident faire machine arrière sur la question des subventions…

Célestin Tiendrébéogo : L’Occident a une responsabilité morale. La lutte contre la pauvreté est une question posée par toutes les institutions. Dans le cadre du Burkina, nous aurons près de 200 000 tonnes de fibre cette année. Cela fera près de 170 milliards de chiffre d’affaires pour la Sofitex. Si l’on pouvait augmenter le prix d’achat du coton pour l’amener à 250 F CFA (contre 185 F CFA aujourd’hui, ndlr), je suis certain qu’à court terme la production serait doublée. A moyen ou à long terme, nous pourrions même la multiplier par trois ou par quatre. Nous avons distribué 67 milliards de revenus l’année dernière, nous allons en distribuer 100 milliards cette année. Si l’on peut quadrupler la production, cela veut dire qu’on peut quadrupler les revenus.

Afrik : Quel est le préjudice financier des subventions occidentales sur le coton burkinabé ?

Célestin Tiendrébéogo : La Société cotonnière du Burkina a un manque à gagner de plus de 50 milliards de F CFA à cause des subventions américaines et européennes. L’étude de la Banque mondiale montre que nous perdons près de 250 F CFA par kilo vendu. Si nous avions pu disposer de cette manne financière, nous aurions pu augmenter l’actuel prix d’achat du coton à nos producteurs de 65 F CFA par kilo.

Afrik : La Sofitex va être démantelée à partir de la semaine prochaine. Ne craignez-vous pas pour la pérennité de la filière ?

Célestin Tiendrébéogo : Nous avons opté pour la filière intégrée. Ceux qui vont venir vont pratiquer les même fonctions que la Sofitex : distribuer des intrants, acheter le coton, assurer la recherche scientifique et l’encadrement. Il y aura un comité qui fixera le prix du coton graine et des intrants. Nous allons choisir des partenaires sérieux qui ont déjà fait leurs preuves ailleurs de manière à ce que notre filière puisse être pérennisée.

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