Khaled Igue : « Pour faire sa révolution verte, l’Afrique doit bénéficier de la majorité du fonds pour le climat »

Le continent africain est celui qui paye le plus lourd tribut des changements climatiques actuels, mettant en péril la vie de nombreuses de ses populations. La conférence sur le climat COP21, organisée à Paris, a permis de se pencher sur toutes ces questions pour tenter de les résoudre. Quelle place l’Afrique a occupé durant cette conférence ? Quels sont les différents défis climatiques à relever dans le futur ? Khaled Igue, spécialiste des questions énergétiques et environnementales en Afrique fait le point pour Afrik.com. Interview.

Khaled Igue, Président du Club 2030 Afrique, est Ingénieur de formation, diplômé en Economie de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et d’un Master en Affaires publiques de Sciences Po Paris. Khaled Igue est spécialiste des questions énergétiques, industrielles et économiques et il intervient auprès des institutions et des gouvernements africains pour l’élaboration de modèles structurants pour l’émergence économique et sociale du continent

Quel regard portez-vous sur la place qui a été accordée au continent africain lors de la COP21 ?

Il faut d’abord souligner que la COP21 est une véritable réussite diplomatique car ce n’était pas évident de réunir autant de pays et de chefs d’Etats du monde entier autour d’un même enjeu. Au niveau de l’accord, à la clôture de la COP21, trois points ont été identifiés : d’abord l’ambition, puis le financement et enfin la différenciation. Concernant l’ambition, aujourd’hui, 185 Etats sur 195 ont donné leur accord pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés, mais ce n’est pas suffisant. Pour la différenciation, on prend en compte l’impact des productions de chaque pays sur le climat, leur niveau de responsabilité, pour savoir s’ils peuvent ou non bénéficier du fond vert. La Chine et l’Inde ont émis des désaccords car il n’y a pas très longtemps qu’ils ont commencé à polluer, mais elles restent toutefois de gros pollueurs. Mais un compromis a été trouvé en attendant. Pour la question du financement, il faut savoir qu’il n’y a pas d’accord sans fonds. Pour que l’accord soit mis en œuvre, il faut des fonds pour notamment accompagner les pays africains qui subissent le plus d’impacts dûs au réchauffement climatique alors que l’Afrique est le continent qui pollue le moins. Dans certains pays comme le Bénin, les taux d’émission sont négatifs.

Concrètement, quelle partie du fonds bénéficiera à l’Afrique ?

Le fonds vert est de 100 milliards de dollars, soit 90 milliards d’euros. La part du fond qui pourrait aller à l’Afrique est de l’ordre de 23%, ce qui est largement insuffisant. Si l’on veut que l’Afrique fasse sa révolution verte il faut qu’elle bénéficie de la majorité du fonds, c’est un impératif. Après le protocole de Kyoto en 1997, un fonds, intitulé MDP (Mécanisme de Développement Propre), a été mis en place mais seulement 3% de ce fonds a été mis au service du développement de l’Afrique. La majeure partie est allée à la Chine et à l’Inde. Si tout le monde est d’accord pour dire que l’Afrique est le prochain relais de croissance et le premier à faire une révolution verte, il faut alors que la majeure partie du fonds pour le climat aille au continent, c’est très important pour garantir la réalisation de ces projets liés à l’environnement. Aujourd’hui, l’énergie la plus utilisée en Afrique c’est le feu de bois. 70% de la population en Afrique utilise le feu de bois. Selon le dernier rapport de l’ONU, 3 000 personnes décèdent par jour en Afrique à cause de l’utilisation des feux de bois pour la cuisson et le chauffage, qui sont extrêmement dangereux pour la santé.

Quelles sont les solutions pour y remédier ?

Il faut généraliser les foyers améliorés, qui privilégient le gaz pour la cuisson, et ne coûtent pas cher et peuvent fonctionner pour tous. Autre solution, plutôt que de parler d’électrification, qui est un grand mot, qui requiert beaucoup de fonds, on devrait plutôt parler de donner de la lumière aux populations. C’est cette politique que le Bénin a lancé pour permettre à tous d’avoir de la lumière. Si cela fonctionne pour le Bénin, qui abrite 10 millions d’habitants, soit 1% de la population africaine, ce genre de programme peut très vite s’étendre à tout le continent. Pour cela, il faut des fonds propres à chaque pays, mais aussi des aides au climat qui viennent alimenter ce genre de projets pour que l’Afrique puisse faire sa révolution verte. On peut aussi développer des centrales photovoltaïques, hydrauliques ou encore la méthanisation…

Actuellement, quels sont les besoins les plus importants dont les populations ont besoin en Afrique sur le plan énergétique ?

Lorsqu’on menait des études sur les besoins primaires des populations, il y a dix ans, vingt ans, ils vous disaient que ce dont ils avaient le plus besoin c’était l’eau potable. Aujourd’hui, ils vous disent que c’est l’électricité pour non seulement avoir de la lumière mais aussi charger leurs téléphones portables. « Car le portable va servir à appeler son fils ou son neveu basé dans la capitale pour qu’il ramène des denrées alimentaires de première nécessité au village les week-ends » par exemple, mais aussi des médicaments, des outils… Il y a un réel travail de fond à faire. Il faut sortir des grands discours. Pour apporter de la lumière aux populations en Afrique, on ne parle pas de 100 milliards de dollars mais de 18 milliards. Les gens ont besoin de lumière et de prises pour charger leurs téléphones portables d’où l’usage des kits solaires. La question énergétique est un vrai enjeu. Après 19 heures, dans plein de villages d’Afrique, il n’y a plus de vie car il n’y a plus de lumière.

Aujourd’hui, quels sont les plus grands enjeux du climat en Afrique ?

Les plus grands enjeux du climat en Afrique sont autour de trois points : d’abord la déforestation, lié au fait que les populations ont recours aux feux de bois, calcinent le bois pour faire cuire leurs aliments. Il y a aussi la question des inondations à cause de la montée des eaux et de la température. Les inondations dans les villes côtières comme Dakar, Cotonou, Abidjan, sont causées en partie à cause de la montée des eaux mais aussi lorsqu’il y a des grosses pluies. On est donc obligé de faire des digues pour empêcher l’eau d’avancer. Cela coûte très cher, mais le fait que la population utilise le sable marin pour construire, donc le niveau du sol baisse et quand la mer est en période de grande crue ça déborde. Il y a aussi la question des pays enclavés du désert comme le Niger ou le Burkina Faso. Ces pays ont déjà des problèmes de nutrition et pas assez de terres fertiles. Or, le réchauffement climatique provoque la montée des températures et avec un climat désertique, la terre sèche encore plus… Demain, si on continue dans ce sens, le Niger et le Burkina Faso ne pourront plus se nourrir convenablement. Donc tout cela pour dire que le climat ce n’est pas juste une question de polémique, mais très importante pour le continent.

Comment agir pour ne pas être confronté à tous ces problèmes ?

Il faut que les pays africains prennent conscience des défis qui les attendent. Pour l’instant ils n’en ont pas suffisamment conscience, ils ne sont pas suffisamment calibrés. Se poser la question aussi de savoir comment faire pour que les agriculteurs prennent conscience de l’environnement et répartissent leurs productions agricoles pour maintenir les richesses de la terre. Les gouvernements doivent davantage s’impliquer sur ces questions.