Kenya : le prêt de 294 millions d’euros de la BAD révèle la fragilité de Nairobi


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La Banque africaine de développement a approuvé un prêt de 293,88 millions d’euros au Kenya pour soutenir la deuxième phase de son programme d’inclusion économique et de relance verte. Derrière l’annonce, Nairobi cherche surtout à préserver ses marges budgétaires, alors que le pays négocie toujours son retour dans un programme du FMI.

À première vue, le communiqué publié par la Banque africaine de développement (BAD) ressemble à une annonce classique d’appui budgétaire. Réuni à Abidjan le 8 juillet, son Conseil d’administration a validé un prêt de près de 294 millions d’euros, soit environ 344 millions de dollars, destiné à financer la deuxième phase du Programme de soutien à l’inclusion économique et à la relance verte du Kenya, connu sous le sigle EIGRSP II.

Les objectifs affichés sont consensuels et visent à améliorer la gestion des finances publiques, renforcer les opportunités économiques pour les jeunes et les femmes, soutenir les petites entreprises et accompagner une croissance plus résiliente face au changement climatique. La BAD salue la « résilience » du Kenya et sa volonté de poursuivre les réformes économiques, dans un environnement international toujours tendu.

Une question de dates du prêt

Mais l’intérêt de ce prêt tient autant à son montant qu’au moment où il intervient. Depuis mars 2025, le Kenya ne bénéficie plus d’un programme actif du Fonds monétaire international. La dernière revue du précédent mécanisme avait été abandonnée d’un commun accord, privant Nairobi d’une tranche attendue d’environ 800 millions de dollars. En toile de fond se trouvait l’impossibilité politique de faire passer de nouvelles mesures fiscales après la crise du budget 2024-2025.

À l’époque, le projet de loi de finances porté par William Ruto devait rapporter quelque 2,7 milliards de dollars de recettes supplémentaires, notamment à travers de nouvelles taxes sur la consommation, les véhicules ou les transactions numériques. Il avait déclenché une mobilisation massive de la jeunesse kényane, durement réprimée, avant d’être retiré. Depuis, le pouvoir sait qu’il ne peut plus corriger ses comptes uniquement par des hausses d’impôts frontales.

C’est dans ce vide que s’inscrit le prêt de la BAD. Il ne finance pas une infrastructure visible, mais vient directement soutenir le budget de l’État. Pour Nairobi, l’enjeu est de maintenir la crédibilité financière du pays tout en évitant de rallumer la contestation sociale. Le Kenya reste une économie dynamique, mais ses marges se réduisent. Le FMI anticipe une dette publique autour de 72 % du PIB en 2027, proche du pic atteint en 2023. Le service de la dette absorbe déjà une part considérable des recettes publiques, limitant les dépenses sociales, l’investissement et les politiques de soutien à l’emploi.

La croissance, elle aussi, ne suffit plus à apaiser les tensions. La Banque mondiale a abaissé sa prévision pour 2026 à 4,3 %. Ce rythme demeure solide à l’échelle africaine, mais il reste insuffisant pour absorber l’arrivée continue de jeunes diplômés sur un marché du travail incapable de créer assez d’emplois formels. C’est précisément cette contradiction qui a nourri la colère de 2024 : un pays présenté comme performant, mais où une partie de la jeunesse ne voit pas les fruits de la croissance.

Le contenu du programme soutenu par la BAD reflète cette contrainte politique. Les réformes portent moins sur de nouveaux prélèvements que sur la qualité de la dépense publique : transparence budgétaire, marchés publics, gestion de la dette, intégrité financière, meilleure utilisation des ressources publiques. Le diagnostic implicite est que la crise kényane est aussi une crise de confiance fiscale. Les citoyens refusent de payer davantage lorsqu’ils doutent de l’usage qui est fait de l’argent public.

Le volet social du programme répond à la même logique. L’appui aux femmes, aux jeunes, aux petites et moyennes entreprises vise à montrer que les réformes peuvent produire des effets concrets, et pas seulement améliorer des ratios macroéconomiques. À l’approche de la présidentielle de 2027, William Ruto a besoin de résultats visibles. La stabilité budgétaire ne suffira pas si elle se traduit par un sentiment d’austérité permanente.

Un pays déjà exposé au risque de surendettement peut-il continuer à financer ses réformes par de nouveaux prêts ?

Le dilemme n’est pas propre au Kenya. Plusieurs États africains ont déjà connu ce cycle. Emprunter pour réformer, voir les réformes se heurter au corps social, puis emprunter à nouveau pour combler les retards accumulés. La BAD prend ici le pari qu’un financement africain, coordonné avec les autres bailleurs mais moins politiquement abrasif qu’un programme du FMI, peut aider Nairobi à franchir cette étape.

Le dossier kényan teste la capacité de la BAD à accompagner des États africains pris entre exigence de rigueur, pression sociale et besoin de croissance inclusive.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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