
À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2026, placée sous le thème « L’eau, source d’égalité », l’ONU alerte sur l’aggravation de la crise de l’eau en Afrique subsaharienne, où seuls 24% des habitants ont accès à une eau potable sûre. António Guterres dénonce le fardeau disproportionné supporté par les femmes et les filles, contraintes de consacrer chaque jour des heures à la collecte de l’eau, au détriment de leur santé, de leur éducation et de leurs moyens de subsistance. Alors que l’Union africaine a proclamé 2026 « Année africaine de l’eau et de l’assainissement », le continent se trouve au cœur d’une urgence à la fois hydrique, sociale et de genre.
La crise de l’eau n’est pas qu’une question de ressources : c’est une question de droits humains, d’égalité et de dignité. C’est le message fort qui a émané, ce 22 mars, des Nations unies, à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2026, placée cette année sous le thème « L’eau, source d’égalité ». Et c’est sur le continent africain que ce message résonne avec le plus d’acuité.
Guterres : « Les femmes et les filles paient le prix le plus fort »
Dans son message officiel diffusé le 17 mars (réf. SG/SM/23051), le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a rappelé que l’accès à l’eau potable et à l’assainissement jouait un rôle déterminant dans la promotion des droits des femmes et des filles. Lorsque cet accès fait défaut, a-t-il souligné, ce sont elles qui en subissent les conséquences les plus lourdes : contraintes d’utiliser des toilettes insalubres, de prendre en charge les proches tombés malades à cause d’une eau contaminée, et de consacrer quotidiennement de longues heures à la corvée de l’eau, empêchant de nombreuses filles d’aller à l’école.
La crise de l’eau, a insisté un responsable onusien, « revêt des dimensions humaines profondes, en particulier pour les femmes et les filles, contraintes de consacrer de longues heures chaque jour à la collecte de l’eau, au détriment de l’éducation, des opportunités et des moyens de subsistance, tandis que les mères sont confrontées à de graves risques sanitaires lors de l’accouchement en l’absence d’eau propre ».
Le chef de l’ONU a appelé les États à investir massivement dans le renforcement de leurs systèmes nationaux d’approvisionnement en eau, en améliorant les capacités de distribution, la formation de la main-d’œuvre et la fiabilité du financement. Il a également exhorté les pays développés à partager technologies, expertise et moyens financiers pour construire des infrastructures durables et résilientes.
L’Afrique subsaharienne, épicentre de la crise hydrique mondiale
Les chiffres sont implacables. Selon les données onusiennes, la moitié des personnes dans le monde qui boivent une eau provenant de sources non protégées vivent en Afrique. En Afrique subsaharienne, à peine 24 % de la population a accès à une source sûre d’eau potable, et les installations sanitaires de base ne sont accessibles qu’à 28 % de la population. Le rapport 2026 d’ONU-Eau, intitulé « L’Eau en partage, une égalité des droits et des accès », confirme que la région concentre une part considérable des 2,2 milliards de personnes privées de services d’eau potable gérés de façon sûre dans le monde.
À l’échelle mondiale, plus d’un milliard de femmes. soit plus d’un quart de la population féminine, n’ont pas accès à des services d’eau potable sécurisés, selon les données d’ONU-Femmes et du DESA (2023). Dans 53 pays pour lesquels des données existent, les femmes et les filles consacrent chaque jour 250 millions d’heures à la collecte de l’eau, soit trois fois plus que les hommes. En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, des millions de femmes et de filles parcourent quotidiennement de longues distances pour remplir des bidons, consacrant plus d’une demi-heure par trajet.
Le rapport de l’UNESCO publié à cette occasion, rédigé au nom d’ONU-Eau, révèle que dans plus de 70 % des ménages ruraux non desservis, ce sont les femmes qui assurent la collecte de l’eau. Les filles de moins de 15 ans sont également deux fois plus susceptibles que les garçons du même âge de se voir confier cette tâche. Ce fardeau invisible limite leur accès à l’éducation, réduit leurs opportunités économiques et les expose à des risques sanitaires et sécuritaires accrus.
Une mortalité infantile liée à l’eau qui reste alarmante
Les conséquences sanitaires sont dramatiques. Selon l’OMS, l’insalubrité de l’eau, les déficiences du système d’assainissement et le manque d’hygiène causent chaque jour la mort d’un millier d’enfants de moins de cinq ans dans le monde. En Afrique, selon les Nations unies, 115 personnes meurent chaque heure de maladies liées à une mauvaise hygiène, un assainissement défaillant ou une eau contaminée. Les maladies diarrhéiques tuent à elles seules davantage d’enfants de moins de cinq ans que le paludisme, le sida et la rougeole réunis.
Au Bénin, selon l’UNICEF, dix enfants meurent chaque jour des suites de maladies hydriques, dont 90 % sont directement causées par l’eau insalubre et le manque d’assainissement. Au Soudan, où le conflit a provoqué le déplacement de millions de familles depuis 2023, les pénuries d’eau quotidiennes aggravent une situation humanitaire déjà critique. L’UNICEF y a permis à près de 973 000 personnes de bénéficier d’un accès sécurisé à l’eau potable en janvier 2026.
2026, « Année africaine de l’eau et de l’assainissement »
Face à l’ampleur du défi, le 39e Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine a adopté la Vision et Politique africaines de l’eau et de l’assainissement, et proclamé 2026 « Année africaine de l’eau et de l’assainissement ». Le constat qui motive cette décision est sans appel : plus de 418 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’eau potable, 779 millions sont privés de services d’assainissement de base et 839 millions manquent d’installations d’hygiène adéquates.
L’organisation WaterAid, qui a joué un rôle actif dans le processus préparatoire du sommet, souligne que chaque dollar investi dans le secteur eau-assainissement-hygiène (WASH) peut générer jusqu’à 24 dollars de bénéfices économiques. Des services résilients au changement climatique pourraient par ailleurs rapporter jusqu’à 200 milliards de dollars par an en Afrique subsaharienne. Mais le chemin est encore long : l’OCDE estime qu’il faudrait investir chaque année 64 milliards de dollars – contre les 10 à 19 milliards actuellement dépensés – pour garantir un approvisionnement en eau à l’ensemble du continent.
Des défis structurels, pas seulement climatiques
Le rapport 2026 d’ONU-Eau met en lumière un constat essentiel : le déficit d’accès à l’eau en Afrique ne résulte pas uniquement d’un manque de ressources naturelles. Il est indissociable de facteurs structurels tels que l’insuffisance des infrastructures, l’urbanisation galopante. En effet, les agglomérations africaines croissent en moyenne de 3,5 % par an, entraînant la pauvreté, les défaillances de gouvernance et les inégalités sociales. Les deux tiers de l’Afrique subsaharienne dépendent encore principalement des eaux de surface, souvent polluées et peu fiables.
Le rapport souligne également un obstacle majeur qui freine l’élaboration de politiques adaptées : le manque de données ventilées par sexe, qui limite la compréhension des inégalités de genre dans l’accès à l’eau. Environ 14 % des pays ne disposent toujours pas de mécanismes permettant la participation égalitaire des femmes à la prise de décisions en matière de gestion de l’eau.
L’eau, levier d’égalité et de paix
Pour la campagne 2026, l’ONU appelle à une « approche transformatrice, fondée sur les droits », qui permette aux femmes d’accéder à un pouvoir décisionnaire et à des opportunités égales dans la gouvernance de l’eau. Les recommandations du rapport portent sur la levée des obstacles juridiques et financiers qui empêchent les femmes de bénéficier de droits égaux, le renforcement de la collecte de données ventilées par genre, la valorisation du travail non rémunéré lié à l’eau dans les décisions de planification et d’investissement, ainsi que le développement des compétences techniques des femmes dans le secteur hydrique.
António Guterres a conclu son message en rappelant que si l’eau était trop souvent source de conflits, elle pouvait aussi devenir un facteur d’unité et de paix. La Conférence des Nations unies sur l’eau, prévue cette année, doit rassembler la communauté internationale pour accélérer les progrès. « Ensemble, faisons de l’eau un moteur de l’égalité des genres et veillons à ce que ses bienfaits profitent à toutes les communautés du monde », a-t-il lancé.
Pour le continent africain, l’enjeu est existentiel. Alors que la population du continent a plus que doublé depuis les années 1990, un rapport spécial UNICEF/OMS estime que l’atteinte des cibles des Objectifs de développement durable nécessiterait une multiplication par 12 des taux de progrès actuels en matière d’eau potable sûre, et par 20 pour l’assainissement. L’Année africaine de l’eau et de l’assainissement 2026, portée par l’Union africaine, se veut le signal d’un passage des engagements aux résultats concrets. Le temps presse.
CHIFFRES CLÉS
- 2,2 milliards de personnes dans le monde sans eau potable gérée en toute sécurité
- 24 % seulement de la population d’Afrique subsaharienne a accès à une eau potable sûre
- 250 millions d’heures/jour consacrées par les femmes et les filles à la collecte de l’eau dans le monde
- 1 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour de maladies liées à l’eau insalubre
- 418 millions d’Africains sans accès à l’eau potable de base
- 64 milliards $/an : investissement nécessaire pour garantir l’accès à l’eau en Afrique (OCDE)



