Internet : un outil africain

 » L’Internet est très adapté à l’Afrique. Non pas pour toucher tout le monde, mais pour que tout le monde soit touché « . Tel est le credo de Jean-Michel Cornu. Pour le directeur scientifique de la Fondation Internet nouvelle génération (FING), l’Afrique et la Toile sont promis à un grand avenir. Interview d’un visionnaire philosophe et irréductible optimiste.

Afrik.com : Vous dites que l’outil Internet est très adapté à l’Afrique. Pourquoi ?

Jean-Michel Cornu : Pour moi, les Américains, en inventant Internet, ont inventé un outil  » africain « . Même s’il y a encore de gros problèmes, c’est l’outil le plus adapté à l’Afrique, non pas pour toucher tout le monde, mais pour que tout le monde soit touché. Si l’on prend les chiffres du nombre de connectés en Afrique et qu’on les compare à ceux de l’Europe, ils ne souffrent pas la comparaison. Mais il faut raisonner d’une autre façon. En Afrique, un ordinateur bénéficie à tout un village. C’est comme pour les téléphones. Dans les capitales et les villes secondaires, on trouve des  » Internet Shops « , copiés sur les  » Telephone Shops « . Tout le monde n’a pas Internet, mais l’important c’est le travail de  » dissémination « . On doit voir ce que l’Internet a apporté à l’Afrique et ne pas compter les gens qui ont Internet.

L’économie africaine, faite de débrouillardise et d’échanges, fonctionne en réseaux, comme l’Internet. C’est l’un des avantages structurels du continent. J’ai formé des gens sur place à la création de sites Internet : il y a une très forte demande et une incroyable efficacité. Les gens bricolent les ordinateurs, comme ils bricolent les voitures. Il faut une technologie comme celle-là, suffisament ouverte, pour que les gens puissent échanger leur savoir-faire.

Afrik.com : Pourtant Internet en Afrique n’est pas encore très développé…

J-M. C. : A l’ère de la société de l’information, les règles ont changé. On peut très bien imaginer les Sahraouis donner leurs propres informations, avec une seule connexion et un hébergement gratuit. L’Afrique doit devenir autosuffisante en production de contenu interne. Selon moi, elle peut exporter autant d’informations qu’elle en reçoit et sur le plan culturel, elle peut en exporter plus qu’elle en importe. Je suis persuadé que demain, l’Afrique sera une grosse exportatrice de contenu. On peut prendre l’exemple de la musique : vous n’imaginez pas le nombre de sites d’artistes africains. C’est une grande révolution, car connus dans leur pays, mais ignorés par les majors occidentales, ils peuvent se servir d’Internet pour percer internationalement.

Afrik.com : Quels sont selon vous, les futurs voies de développement d’Internet en Afrique et les projets pour le continent ?

J-M. C. : Rien ne sert de faire des statistiques, il faut faire des choses utiles. Le satellite américain World Space diffuse sur radios numériques – des petits postes dotés d’antennes de 13 cm2. Worldspace permet de recevoir les radios numériques et met aussi à disposition des canaux de données. Il suffit de brancher un PC sur le poste de radio pour se connecter. Demain, ces données seront rediffusées par les radios locales en langues véhiculaires, pour toucher tout le monde.

L’ACMAD (Advanced center of meteorological applications for development), basé à Niamey au Niger, met en place des programmes d’évaluation météo, pour les saisons des pluies par exemple. Depuis deux ans, il arrive à donner une bonne estimation à long terme. L’objectif est de diffuser l’information, même aux paysans les plus isolés. Grâce aux radios numériques, c’est possible.

Pareil pour le projet Ranet, auquel participe l’ACMAD. Première étape : aider les gens à fonder des radios rurales et utiliser un canal numérique (African learning chanel). Ensuite, diffuser des contenus météorologiques et tout ce qui touche au développement. On fait partir les informations d’un site Internet créé localement et on les envoie par satellite pour une diffusion locale. On peut imaginer également de diffuser du contenu pédagogique mis à jour régulièrement, sur un PC portable à batteries solaires. Pour cela il faudrait viser les rectorats, qui retransmettraient les informations aux écoles de leur région.

Afrik.com : Quels sont les problèmes qui se posent à une telle technologie ?

J-M. C. : Par satellite, nous n’avons pas pour l’instant de voie de retour. Des projets sont en cours pour avoir la même antenne satellite pour l’aller et le retour. Et puis, il y a le coût : une radio World Space coûte environ 2 000 FF. On peut mutualiser au niveau de la région et même au niveau des villages, mais pour l’instant tout cela est à l’état embryonnaire. L’important n’est pas que tout le monde ait Internet, mais qu’il y ait le plus grand nombre qui en ait connaissance. L’autre problème, plus général, est l’état des télécoms en Afrique souvent très mauvais. Nous attendons des solutions alternatives.

Consultant indépendant depuis 1988, Jean-Michel Cornu est directeur scientifique de la Fondation Internet nouvelle génération (FING), président de la table ronde européenne « Internet usage and network co-operation », membre de l’Internet Engineering Task Force (IETF) et fondateur du Groupe Français pour la participation à la Standardisation de l’Internet (GFSI). Il a mis en place, et anime, de nombreux réseaux de coopération.