
L’état de santé de l’ancien président comorien Ahmed Abdallah Sambi (2006-2011), détenu depuis plus de huit ans et condamné à la perpétuité, s’est gravement détérioré. Souffrant d’une maladie coronarienne sévère nécessitant une intervention d’urgence indisponible sur l’île, sa vie ne tient plus qu’à un fil. Face au refus des autorités de Moroni de consentir à son évacuation sanitaire, sa fille, Me Tislame Sambi, a décidé de briser le silence. Dans cet entretien poignant, celle qui n’a pas vu son père depuis neuf ans dénonce un « abandon institutionnalisé » et lance un appel désespéré à la communauté internationale pour sauver un homme dont les jours sont comptés.
Propos recueillis par Loïc NICOLAS pour Afrik.com
Afrik.com : Pouvez-vous décrire l’état de santé actuel de votre père et nous expliquer dans quelle mesure sa détention représente aujourd’hui un danger de mort imminent ?
Me Tisslame Sambi : Mon père, l’ancien président des Comores Ahmed Abdallah Sambi, a 68 ans. Il a récemment été diagnostiqué d’une maladie coronarienne sévère : ses artères sont bouchées. Les cardiologues l’ayant examiné recommandent une coronarographie diagnostique et thérapeutique, un examen indisponible aux Comores. Sans cette intervention, il risque un infarctus à tout moment et présente déjà, à ce stade, des symptômes graves.
Dès janvier 2020, un juge d’instruction a signé une ordonnance de libération provisoire pour qu’il puisse se faire soigner à l’étranger. Cette décision a été notifiée à mon père, mais n’a jamais été appliquée. À l’époque déjà, les médecins alertaient sur la dégradation de son état de santé. Depuis, celui-ci n’a fait qu’empirer. Aujourd’hui, chaque jour qui passe est un jour de trop. Mon père n’a plus le temps d’attendre.
Afrik.com : Comment se déroule son assignation à résidence ? Votre père dispose-t-il d’un accès libre et sans entrave à ses médecins traitants comme l’avancent les autorités comoriennes ?
Me Tisslame Sambi : Mon père est privé de liberté depuis le 19 mai 2018, cela fait donc plus de huit ans. D’abord assigné à résidence, il a ensuite été placé en détention provisoire en août de la même année. Il est désormais isolé sur l’île de la Grande Comore, loin de son île natale, Anjouan, et privé de contacts avec sa famille, sauf de rares autorisations accordées, depuis lors, au gré de l’humeur des procureurs successifs. Il vit dans un état d’abandon institutionnalisé.
Les autorités prétendent qu’il a accès à ses médecins. C’est faux. Il a un seul médecin traitant, qui a adressé plusieurs alertes aux autorités. Une simple demande de consultation dentaire a mis une dizaine de jours à aboutir, parce que le procureur de l’époque faisait systématiquement appel pour retarder sa prise en charge. Assimilables à de la torture, ces actes ont accéléré la dégradation de son état. Mon père est, pour ainsi dire, séquestré et privé de soins. Il s’agit d’une rétention de soins déguisée. Et, pour sa famille comme pour tous les défenseurs des droits, c’est inhumain.
Afrik.com : Le droit à la santé est un principe fondamental, toutefois les demandes d’évacuation sanitaire sont, jusqu’à présent, demeurées sans réponse. À quel niveau les blocages se situent-ils, et quels arguments officiels vous oppose-t-on ?
Me Tisslame Sambi : Le blocage vient du Parquet général. Et il est scandaleux. Le Parquet lui-même a mandaté un collège de cinq médecins, deux cardiologues et trois généralistes pour examiner mon père. Leur conclusion est claire : mon père présente un haut risque cardiovasculaire. Il a besoin en urgence d’une coronarographie, et celle-ci n’est pas disponible aux Comores. Malgré cette expertise collégiale, le Parquet a écarté les recommandations formulées, préférant s’appuyer sur l’avis d’un seul médecin, le Dr Saïd Moussa, chef du service anesthésie-réanimation de l’hôpital El Maarouf, à Moroni. Or, cet homme n’a jamais examiné mon père. Son avis contredit deux cardiologues sur une pathologie cardiaque, sans avoir vu le patient. Et ce n’est pas tout : le Dr Saïd Moussa est le frère de sang de Madame la Procureure de la République des Comores…
Voilà l’argument officiel qu’on nous oppose : l’avis d’un anesthésiste, frère de la Procureure, qui n’a jamais posé un stéthoscope sur mon père et qui prétend qu’il n’y a aucune urgence. C’est ce qu’on appelle une mascarade médicale mettant sa vie en péril. Plus, c’est un conflit d’intérêts évident et un mépris total pour la vie d’un homme.
Comme je vous l’ai dit précédemment, un juge d’instruction avait pourtant signé une ordonnance judiciaire le 2 janvier 2020 autorisant son évacuation. Mais le gouvernement comorien a bloqué son application. Les dispositions avaient été prises : du billet d’avion jusqu’à l’accueil du patient, tout était prêt. Le pouvoir a tout simplement refusé d’appliquer la décision de justice.
Afrik.com : Votre père a été condamné à la perpétuité par la Cour de sûreté de l’État. En tant qu’avocate, quelles failles majeures de cette juridiction d’exception ont le plus lourdement pesé sur l’équité ou l’issue du procès ?
Me Tisslame Sambi : Il y a tellement de failles qu’il est difficile de savoir par où commencer. Tout d’abord, cette Cour de sûreté de l’État est une juridiction sans existence légale. Ni le décret n° 06-167/PR du 7 septembre 2006 ni le décret n° 20-164/PR du 20 décembre 2020 ne la mentionnent. Elle n’existe plus dans l’organisation judiciaire des Comores. Elle est également incompétente. En effet, la Constitution de notre pays dispose que c’est la Cour suprême siégeant en Haute Cour de Justice qui juge un ancien Président pour Haute Trahison.
Ceci dit, encore faudrait-il qu’une loi organique définisse cette infraction de « Haute Trahison », laquelle n’a jamais été votée. Ainsi, le juge d’instruction a dû, suivant les termes employés, « se faire une construction juridique de cette notion de haute trahison », créant l’infraction de toutes pièces, en violation totale de la séparation des pouvoirs.
Pire encore, le Président de la Cour de sûreté de l’État était partial, car il avait déjà connu le dossier de mon père, à plusieurs reprises, devant la chambre d’accusation. La défense a demandé sa récusation conformément à la loi. Il a refusé, répondant à l’avocat belge de mon père : « On n’est pas en Belgique ici ». Les assesseurs, pour leur part, étaient illégaux, dans la mesure où la loi exige des décrets présidentiels pour les nommer. Or, de simples arrêtés ministériels nous ont été présentés. Le Président de la Cour de sûreté de l’État a balayé l’objection : « Vous avez demandé des documents et on vous a fourni des documents. La question est vidée ».
Enfin, la condamnation à la prison à perpétuité prononcée contre mon père est sans recours. Aucun appel n’est possible. C’est une violation du droit à un double degré de juridiction. Ainsi, mon père a été jugé par une cour fantôme, présidée par un juge partial, composée d’assesseurs illégaux, pour une infraction inexistante, sans possibilité de recours. C’est une parodie de justice. À un moment donné, mon père a tout simplement refusé de continuer à se présenter à ce simulacre de procès, convaincu qu’aucun procès équitable n’aurait lieu.
Afrik.com : Le Groupe de travail de l’ONU et la Commission africaine des Droits de l’Homme ont condamné sa détention. Pourquoi ces décisions internationales n’ont-elles pas suffi, pour l’heure, à faire fléchir les autorités comoriennes ?
Me Tisslame Sambi : Parce que les autorités comoriennes ignorent délibérément les mécanismes internationaux. Dès le 19 novembre 2018, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a rendu un avis n° WGAD/2018/COM/OPN, concluant que la privation de liberté de mon père est arbitraire, contraire aux articles 9, 10, 19 et 20 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette instance a alors demandé sa libération immédiate et son indemnisation. En outre, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, dans sa Communication 702/18, a estimé que la plainte révélait, de prime abord, une violation de la Charte africaine et a requis des mesures conservatoires. Toutes ces décisions ont été ignorées.
Six anciens Premiers ministres comoriens, plusieurs hautes personnalités de notre pays dont un ancien Chef d’État, plusieurs anciens Présidents de l’Assemblée, un ancien Président de la Cour constitutionnelle, plusieurs anciens députés, ont appelé à son évacuation. Rien n’y fait !
Pour beaucoup de Comoriens, la détention de mon père est un règlement de comptes politique, pas une affaire judiciaire. Les institutions internationales peuvent condamner, mais elles n’ont que peu de pouvoir sur un État qui ne reconnaît pas leurs règles.
Afrik.com : On comprend que face au blocage à Moroni, vous entendez mobiliser la communauté internationale. Quels gouvernements ou organisations visez-vous en priorité pour obtenir son évacuation ?
Me Tisslame Sambi : Nous nous tournons d’abord vers les Nations Unies, déjà saisies en juin 2026 via le Groupe de travail sur la détention arbitraire, mais aussi vers le Rapporteur spécial sur le droit à la santé et vers l’Experte indépendante sur les droits des personnes âgées. Nous interpellons l’Union africaine et la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, qui, je l’ai dit, ont déjà condamné la situation.

Nous comptons aussi sur les gouvernements et les partenaires des Comores, à savoir : la France, l’Union européenne, l’Union africaine, ainsi que les États de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). À titre humanitaire, nous leur demandons d’utiliser tous leurs leviers diplomatiques pour sauver mon père d’une mort certaine.
Il n’empêche, nous voyons des signes d’espoir du côté de nos frères africains. La Commission des droits de l’homme de l’Assemblée nationale sénégalaise a été saisie de ce dossier, et elle travaille activement pour l’évacuation de mon père. Cette solidarité parlementaire africaine est précieuse. Elle montre que des voix s’élèvent, au sein même du continent, pour dire qu’un homme ne doit pas mourir parce qu’on lui refuse des soins. Le Président Azali Assoumani a écrit, dans une lettre du 8 juin 2026, qu’il accorderait « toute l’attention requise » à la demande. Aujourd’hui, plus que des paroles, nous attendons des actes.
Afrik.com : Vous l’avez dit, la France, l’Union européenne et l’Union africaine sont des partenaires étroits des Comores. Attendez-vous d’elles des démarches diplomatiques plus incitatives pour débloquer la situation humanitaire ?
Me Tisslame Sambi : Oui. Et elles ont un devoir moral de le faire. Un seul exemple : les autorités de Guinée-Bissau ont très récemment autorisé l’évacuation médicale de leur principal opposant vers le Portugal. Comment les Comores, qui se déclarent un État de droit, pourraient-elles refuser la même chose à un ancien Président avec une ordonnance judiciaire en main depuis 6 ans ?
Nous attendons des partenaires des Comores qu’ils disent aux autorités comoriennes que la vie d’un homme est en jeu. Le silence n’est plus acceptable. Les parlementaires sénégalais ont montré la voie : ils se sont saisis du dossier au nom de l’humanité et du principe de solidarité. Que l’Union européenne, l’Union africaine et la SADC leur emboîtent le pas.
Afrik.com : Dans le contexte que vous avez évoqué, pensez-vous qu’une voie de dialogue, une médiation régionale ou une solution politique négociée pourraient contribuer à la survie de votre père ?
Me Tisslame Sambi : Tout est possible. Et nous encourageons toute initiative, quelle qu’elle soit, qui pourrait contribuer à sauver une vie en grand danger. La forme que prendra cette voie importe peu. Ce qui compte, c’est qu’elle soit efficace et surtout qu’elle soit mise en place avant qu’il ne soit trop tard. Chaque jour qui passe aggrave un peu plus son état cardiaque. Les médecins l’ont dit : sans coronarographie, il risque un infarctus à tout moment.
À mes yeux, il ne s’agit plus d’une question politique. Concrètement : en condamnant mon père à la prison à perpétuité, la Cour de sûreté de l’État l’a également privé de tous ses droits civiques. Ce n’est plus un adversaire politique, c’est simplement un homme qui se meurt parce qu’on lui refuse des soins. En somme, ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est d’un acte strictement humanitaire. Rien de plus. Sauver une vie humaine, tout simplement.
Nous voyons avec espoir des initiatives qui émergent, comme celle du Sénégal. Nous prions pour que d’autres suivent cet exemple. Médiation régionale, diplomatique ou intervention humanitaire… tout est bienvenu. L’essentiel est que cela aboutisse car un homme dans son état avec des artères coronaires bouchées n’a pas six ans devant lui. Il a peut-être quelques jours, quelques semaines.
Afrik.com : Quel appel direct souhaitez-vous adresser aux organisations de défense des droits de l’Homme et à la société civile internationale ?
Me Tisslame Sambi : Je m’adresse à elles avec humilité, mais aussi avec l’urgence de celle qui voit son père s’éteindre à petit feu. Je demande à tous les défenseurs des droits humains de dénoncer cette situation dramatique. Dénoncez l’acharnement. Dénoncez le conflit d’intérêts. Dénoncez le mépris pour la vie d’un homme. Il faut agir avant qu’il ne soit trop tard.
Mais je veux aussi dire ma gratitude à toutes ces organisations qui suivent de près la situation de mon père, telles qu’Amnesty International, Al Karama et Africa Jom Center. Elles nous ont redonné espoir. Que leur exemple inspire d’autres institutions, d’autres organisations. Ensemble, vous avez la capacité et la puissance nécessaires pour sauver une vie.
Propos recueillis pour AFRIK.COM par Loïc Nicolas




