Harcèlement sexuel au Maroc : un projet de loi fantôme fait polémique

Le Maroc s’apprêterait, selon la version web du journal « Aujourd’hui Le Maroc », à signer de nouvelles avancées en matière de droits de la femme. Une loi contre le harcèlement sexuel serait en projet. Toutefois, ce projet de loi qui n’apparaît nulle part fait polémique car les principales ONG affirment ne pas avoir été consultées. Analyse.

Au Maroc, ce que certains appellent banalement « la drague », sera très prochainement puni par la loi. Enfin, c’est ce qu’affirme le quotidien en ligne Aujourd’hui Le Maroc (ALM). Selon ALM, un projet de loi portant sur le harcèlement sexuel, élaboré par le ministère de la Solidarité, de la Femme et du Développement social, en collaboration avec le ministère de la Justice et des Libertés, sera présenté par le gouvernement dans les prochains jours. Cette loi considère, toujours selon ALM, comme « harcèlement sexuel, tout acte importun à l’encontre d’un tiers dans les espaces publics à travers des actes, des propos ou des gestes à caractère sexuel ou dans le but d’obtenir un acte de nature sexuelle ».

Le quotidien en ligne parle d’un « soulagement pour la gente féminine au Maroc ». Au royaume chérifien, la « drague » est omniprésente. Que ce soit dans la sphère publique (bus, faculté, voie publique…) ou privée, les femmes, et pas seulement les plus coquettes d’entre elles, subissent au quotidien le harcèlement sexuel, qu’il soit physique ou verbal.

Si le Parlement valide ce projet de loi, les dragueurs violents seront passibles d’une peine d’un mois à deux ans de prison ferme et d’une amende de 1 000 à 3 000 dirhams (90 à 267 euros), ou l’une de ces deux peines, affirme ALM. Cette peine est doublée « si le délit est commis par un collègue dans le cadre professionnel ou par des personnes chargées de veiller à l’ordre ou à la sûreté dans les espaces publics », indique le texte de loi.

Le hic, c’est que ce texte de loi n’apparaît pas ou plus sur le site Internet du Secrétariat général du gouvernement, la source d’ALM.

Info ou intox ?

Quelques sites Internet en ligne ont relayé cette information. Mais l’ensemble de la presse écrite et web du Maroc ne dit pas un mot sur cette loi. Ce projet de loi existe-t-il vraiment ? Pourquoi n’apparaît-il pas ou plus sur le site Internet du Secrétariat général du gouvernement ? Joint par Afrik.com, une interlocutrice du Secrétariat général du gouvernement affirme ne pas être au courant de ce projet de loi. D’où vient donc l’information relayée par ALM ? A ALM, c’est le désert. Personne ne décroche.

Nous décidons alors de contacter l’Association marocaine de lutte contre la violence à l’égard des femmes, pour en savoir un peu plus. Au bout du fil, une militante affirme ne pas être au courant de ce projet de loi. Elle semble d’ailleurs troublée à l’idée de ne pas avoir été consultée ou mise au courant par le gouvernement d’un tel projet.

Même son de cloche du côté de l’Association démocratique des Femmes du Maroc(ADFM). « Parlez-vous d’un projet de loi relatif au harcèlement sexuel ? Lance étonnée Samira Bikarden. A notre connaissance, il n’y a jamais eu un projet de ce genre ! Le seul projet dont nous sommes informées aborde le harcèlement sexuel dans le cadre d’une loi globale contre le phénomène de la violence à l’égard des femmes, élaboré du temps de Yasmina Badou au poste de ministre de Développement social, de la Famille et de la Solidarité (2002- 2007). Seuls quelques paragraphes y étaient consacrés au harcèlement sexuel. A ce jour, nous ne savons pas ce qu’il en est ! », poursuit-elle.

Bassima Hakkaoui roule solo

Samira Bikarden trouve tout de même « paradoxal » que la société civile soit confrontée à une « rétention de l’information aussi affirmée ». « Il est inadmissible aujourd’hui que les ONG ne soient ni impliquées, encore moins informées, dans tout processus de réforme », indique-t-elle. Elle regrette par ailleurs les sorties médiatiques de l’actuelle ministre de la Femme, Bassima Hakkaoui, à propos de ce sujet, entre autres, sans que cette dernière n’ait pris la peine de consulter les ONG de défense et de promotion des droits des femmes. Reste encore à déterminer si ce fameux projet de loi dont fait référence ALM existe réellement. Si tel est le cas, pourquoi seul le quotidien ALM en est informé ?

Outre ce projet de loi fantôme qui semble faire polémique, l’ADFM continue son combat. L’association affirme que leur centre d’écoute « Nejma » reçoit chaque jour des plaintes de femmes issues de toutes les catégories sociales et de toutes les tranches d’âge. Selon elle, le profil du « harceleur » est très diversifié. « Il est de tout âge, de toute catégorie professionnelle et pouvant être soit un supérieur hiérarchique, un collègue de travail ou encore un simple inconnu dans la rue qui ont une chose en commun : c’est le non-respect de la personne de la femme, de sa dignité en tant que personne et sa considération comme un simple objet sexuel ! », accuse la militante.