Griot créole

DD Duguet

Longtemps dévalorisé, le conte retrouve ses lettres de noblesse aux Antilles. Les griots des Caraïbes sont aujourd’hui les gardiens d’une tradition en mouvement qui s’impose comme véritable vecteur de la culture et de l’identité créole. DD Duguet, alias Misyè Lasous, est un conteur martiniquais. Il nous explique le nouveau souffle de cet art ancestral et son utilité au sein de l’actuelle société caribéenne.

De notre envoyé spécial au Bénin

« Yé krik ! » Le conteur créole interpelle le public. « Yé krak ! » répond l’assistance. A l’image des griots africains, les conteurs sont l’âme et la mémoire de la société antillaise. Lentement tombé en désuétude, le conte retrouve toute sa place, depuis les années 80, dans la culture caribéenne. DD Duguet est conteur en Martinique. Présent au troisième festival Gospel et Racines à Cotonou (Bénin 2-8 août), il revient sur son parcours initiatique et sur la philosophie du conte.

Afrik : Pourquoi avez-vous décidé de devenir conteur ?

DD Duguet :
Il y a eu des conteurs dans ma famille. Je suis né à la campagne. Quand j’étais jeune, nous n’avions pas l’électricité. La seule forme d’expression artistique était le conte. Donc, le soir venu, n’ayant pas de télé, les parents racontaient des histoires aux enfants. Par ailleurs, lors des veillées mortuaires, il y avait toujours des conteurs qui officiaient. C’était vraiment leur lieu d’expression. Ce sont des choses qui m’ont beaucoup marqué lorsque j’étais petit. Plus tard, quand j’ai eu envie de prendre une voie artistique, le conte s’est imposé à moi.

Afrik : Comment peut-on définir un conteur ?

DD Duguet :
Il y a tout à l’intérieur du conte : le chant, la danse et la musique. Mais au delà de ça, le conteur est à la fois historien et guérisseur : c’est une sorte de gardien de la tradition. Si je suis conteur aujourd’hui c’est parce que j’ai été initié par un ancien. Je marche sur ses traces. Il faut connaître la fonction des plantes, l’histoire des familles, de la communauté. Le conteur est également un peu philosophe. C’est un guérisseur du corps et de l’esprit.

Afrik : Quand l’initiation se termine-t-elle ?

DD Duguet :
L’initiation ne se termine jamais. Car lorsqu’on marche dans les pas d’un ancien, on reste en contact avec lui tant qu’il est vivant. Parce qu’il ne dit jamais tout. Il faut tout le temps aller vers lui, s’asseoir et c’est au cours de conversations qu’il lâche des bribes de son savoir. Il va te dire des choses, voir comment tu te comportes, non seulement dans la ronde des conteurs mais aussi dans la vie. Et c’est en fonction de tout cela qu’il distillera ses informations.

Afrik : Comment se transmettent les contes?

DD Duguet :
Pendant longtemps, les contes étaient uniquement transmis à l’oral. Plus maintenant. J’écris par exemple mes contes parce que je fais un travail de passage du conte vers le théâtre. Car je considère que le conte est la première forme d’expression théâtrale à la Martinique. Et que cela nous permettra de développer un théâtre original.

Afrik : Comment se déroule une prestation de conteur ?

DD Duguet :
Quand le conteur prend la parole, c’est toujours dans une ronde. Il y entre pour se placer au centre. Il y a une sorte d’interaction entre lui et le public. Il a besoin de cet aller-retour. Le conteur lance périodiquement un « Yé krik ! » et le public répond « Yé krak ! ». Ensuite il dit : « Est-ce que la cour dort ? » Si ce qu’il raconte est intéressant, la ronde va répondre avec d’autant plus d’énergie : « Non la cour ne dort pas ! » Et si le conteur n’est pas très bon, il y aura sans doute un autre conteur dans la foule pour entrer dans la ronde, lancer un « Yé krik ! » et prendre sa place.

Afrik : Les conteurs interviennent-ils toujours essentiellement au cours de veillées mortuaires ?

DD Duguet :
La modernité a fait que de moins en moins de gens ont invité les conteurs aux veillées. Pendant un temps, tout ce qui concernait la culture roots (des racines, ndlr) – la culture bélé – a un peu été mis de côté. On croyait que cela appartenait au passé. Les conteurs se sont tus, jusqu’à ce que vienne un homme qu’on appelle Jean-Claude Duverger et qui a choisi de mettre le conte sur la scène. C’est à partir de là que nous avons vu de jeunes conteurs apparaître. Et se multiplier des actions pour revaloriser le conte et mettre les anciens à l’honneur. A présent, nous nous rencontrons à l’initiative de certaines communes, municipalités ou offices de la culture.

Afrik : Qu’est-ce-que la culture bélé ?

DD Duguet :
C’est ce qui nous rattache le plus à l’Afrique. En Martinique, les Noirs n’avaient plus le droit de garder leurs croyances, leur rites. Ceux qui se sont retirés dans les bois avaient récupéré des fûts de rhum et en ont fait des tambours. Puis ils ont réinventé les danses et toute une culture avec les bribes d’Afrique qui leur restaient.

Afrik : Y a-t-il des grands classiques parmi les contes ?

DD Duguet :
Il y a des classiques qui existent depuis l’Afrique, mais je crée aussi mes propres contes et je retravaille les contes des anciens par rapport à la situation sociale qui a changé.

Afrik : Comment savez-vous que tel ou tel conte vient d’Afrique ?

DD Duguet :
On retrouve surtout ça dans les contes animaux. Dans le bestiaire créole utilisé dans les contes, on retrouve des animaux qui n’existent pas aux Antilles, tels que le lion ou l’éléphant.

Afrik : Le conte est-il perçu comme une culture à part entière ou un simple folklore ?

DD Duguet :
Il y a une revalorisation de la culture roots grâce au travail de mouvements militants et d’une jeunesse active. Le conte fonctionne à bloc parce qu’il est dynamique. C’est l’expression de la force vitale. Quand ça démarre, il y a une espèce de compétition entre les conteurs qui plaît au public.

Afrik : Une partie de la jeunesse antillaise actuelle est en perdition. Pensez-vous que le conte puisse être un atout pour la recadrer ou lui ouvrir les yeux sur certaines choses ?

DD Duguet :
Oui, car notre conte est enraciné. Les Antillais qui sont proches de la culture bélé n’ont pas les mêmes problèmes que les citadins. Ces derniers sont passés de l’aliénation à la culture française à une aliénation à la culture américaine ou jamaïcaine. Alors que, lorsque l’on regarde bien les choses, tout ce qui est moderne existe déjà dans le conte. Plus les jeunes vont revenir vers ce côté racine et vont le mélanger à tout ce qui vient de l’extérieur, plus on va donner une forme originale à notre culture.

Afrik : N’y a-t-il pas un conflit entre tradition et modernité ?

DD Duguet :
Je ne veux pas parler de tradition et de modernité, il ne doit pas y avoir conflit entre les deux parce que nous traversons le temps. On dit chez nous que le conteur additionne toujours. Il ne soustrait pas. Il n’enlève pas quelque chose pour mettre autre chose à la place. Il additionne, mais toujours sur une racine fondamentale pour donner notre propre voix dans le concert universel.