
Plus de soixante ans après les premiers départs forcés de mineurs réunionnais vers la France hexagonale, le Parlement français a adopté une loi de réparation pour les « enfants de la Creuse ». Derrière ce nom devenu symbole, ce sont plus de 2 000 enfants arrachés à La Réunion et placés dans des départements ruraux. Ils obtiennent enfin une reconnaissance officielle.
Il aura fallu des décennies de silence, de honte imposée, de recherches dans des dossiers administratifs, de témoignages douloureux et de combats associatifs pour que la République inscrive dans la loi ce que les victimes répètent depuis longtemps. Les « enfants de la Creuse » n’ont pas seulement été déplacés, ils ont été déracinés.
Le Sénat français a adopté, mardi 16 juin, la proposition de loi visant à réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs de La Réunion vers la France hexagonale entre 1962 et 1984. Le texte avait déjà été voté par l’Assemblée nationale en janvier. Il prévoit une commission de mémoire, une journée nationale d’hommage, un lieu de mémoire dans la Creuse et une allocation forfaitaire de réparation.
Une politique d’État pour vider La Réunion et remplir les campagnes
Entre 1962 et 1984, plus de 2 000 enfants réunionnais ont été envoyés en France hexagonale. Cela concerne principalement des départements ruraux touchés par l’exode. Notamment la Creuse, mais aussi les Landes, l’Aisne, la Lozère ou le Gers. Beaucoup étaient issus de familles pauvres. Certains étaient pupilles de l’État, d’autres avaient été confiés temporairement aux services sociaux. Plusieurs familles ont affirmé avoir été trompées, pensant que leurs enfants partaient pour étudier, se former et qu’ils allaient revenir.
À l’époque, les pouvoirs publics présentent cette politique comme une réponse à la pauvreté et à la pression démographique de La Réunion. Mais l’objectif était aussi de fournir de la main-d’œuvre à des territoires français vieillissants et de repeupler des campagnes désertées.
Afrik.com avait déjà raconté cette histoire dès 2004 dans un article intitulé « Le rapt des enfants de la Réunion ». Le terme n’était pas choisi au hasard. Pour les victimes, ce départ n’a jamais été une migration volontaire, mais une dépossession.
Des enfances volées, des identités effacées
Le mot administratif longtemps utilisé, « transplantation », dit mal la violence vécue. Ces enfants, parfois très jeunes, ont découvert brutalement le froid, l’isolement, le racisme et la solitude. Certains ont été placés dans des familles aimantes. Beaucoup d’autres ont connu les foyers, les placements successifs, l’exploitation agricole et les humiliations.
Le cas de Marie-Germaine Périgogne, devenue Valérie Lavaud après une adoption, illustre cette fracture. Séparée de ses frères et sœurs, déclarée née dans la Creuse, elle ne découvre qu’à l’adolescence une autre identité, un autre prénom, une autre origine, La Réunion. Son histoire elle la raconte dans le livre « Les déracinés de La Réunion. L’histoire d’une Réunionnaise déportée dans la Creuse« , paru en mars 2026 chez Nouvelles Sources. C’est celle de nombreux enfants qui ont dû, adultes, reconstituer leur propre vie à partir de dossiers dispersés.
Cette mémoire s’inscrit dans l’histoire plus large du BUMIDOM, organisme public chargé d’organiser les migrations ultramarines vers la métropole. Le documentaire L’Avenir est ailleurs est consacré à ces voyages souvent sans retour et aux blessures identitaires laissées aux générations suivantes.
Une réparation attendue, mais encore à construire
La loi adoptée ne rendra pas l’enfance perdue et ne réparera pas la douleur des parents morts sans avoir revu leurs enfants. Pas plus que les vies passées à chercher une origine confisquée. Mais elle marque une étape politique majeure. Désormais l’État reconnaît que cette politique a causé des préjudices et ouvre un droit à réparation.
Le texte crée une commission pour la mémoire des anciens mineurs réunionnais transplantés. Elle devra accompagner le travail historique et favoriser la réconciliation. Une journée nationale d’hommage sera fixée au 18 février, en référence à la résolution mémorielle adoptée en 2014 par l’Assemblée nationale. Enfin, un lieu de mémoire à vocation culturelle, éducative et de recherche doit aussi voir le jour dans la Creuse.
Reste l’allocation forfaitaire qui sera versée par un fonds mis en place par l’État aux anciens mineurs concernés ou à leurs descendants lorsque les victimes sont décédées. Son montant et ses modalités seront fixés par décret. Pour les enfants de la Creuse, aujourd’hui âgés, parfois précaires, souvent meurtris, le temps presse.




