De l’Atlantique à la France

Après La préférence nationale, Fatou Diome révèle une nouvelle fois la face cachée de l’immigration dans Le ventre de l’Atlantique. Drôle et grave à la fois, le roman n’épargne personne, ni les Occidentaux, ni les Africains. Le ton n’est pourtant pas au pamphlet ou à la thèse et illustre juste une fiction à travers l’exemple d’une désillusion.

Par Nathalie Rohmer

Eculé ou non, le thème du livre de Fatou Diome n’en demeure pas moins tabou, réaliste et touchant. La dure vie des immigrés en France, le leurre de l’Europe, les mensonges des migrants à leur entourage, le sentiment d’être étranger en France et dans son pays d’origine, le déchirement pesant et omniprésent entre le culte de l’individu et la culture de la collectivité… Salie, alias Fatou Diome, n’échappe à aucune de ces souffrances. L’auteur, à travers son personnage, en donne en tout cas un aperçu éloquent. Et c’est avec une plume légère et alerte, un sens critique pertinent, parfois acerbe, aussi et surtout avec un humour généreux que l’auteur dépeint l’envers du décor.

Divorce, ménages et pauvreté

Originaire de l’île de Niodor, au large du Sénégal, Fatou Diome a depuis toute jeune approché le savoir et baigné dans l’univers des mots. Passionnée de littérature et amoureuse de la langue française, elle s’est laissée attirer en France à 22 ans par un homme qui l’a très vite abandonnée à sa condition d’immigrée. Divorce, ménages, pauvreté, Fatou Diome poursuit malgré tout ses études à Strasbourg. Aujourd’hui, en doctorat de lettres modernes, elle donne des cours à l’université et continue d’écrire. Une histoire qui fait de l’héroïne du roman, Salie, l’ombre de sa propre vie.

Salie, c’est cette jeune femme qui vit en France et dont le demi-frère, Madické, rêve d’être recruté dans une équipe de football européenne. Elle regarde pour lui tous les matches de foot qu’il ne peut pas voir parce que l’unique télévision du village est en panne. Madické lui demande les comptes-rendus au téléphone. Alors que ces coups de fils maintiennent les liens de Salie avec le Sénégal, Madické, lui, ne lui parle que son idole, le joueur italien Maldini, et de l’Europe, continent sur lequel il aimerait venir s’enrichir. Le jeune frère ne songe même plus à donner des nouvelles de sa grand-mère, de son instituteur, des habitants de l’île. Madické n’a qu’une question : pourquoi Salie ne lui permet-elle pas de s’établir en France avec elle ? Non, Salie n’est pas devenue une Occidentale égoïste. Mais « comment lui dire que, même pour moi qui suis bardée de diplômes, la route a été difficile… ».

Souvenirs d’ébène

Tapie dans son appartement strasbourgeois, Salie écrit et se souvient de son île. De son enfance de jeune fille illégitime qui lui colle à la peau… De sa grand-mère qui l’a élevée dans l’amour, malgré tout. Elle raconte comment elle a rusé pour accéder à l’école, son attachement pour ce professeur, ex-communiste, exilé de force et contraint de rester sur l’île. Lui aussi voudrait dissuader ces jeunes candidats à l’exil, comme son frère. Salie, elle, lui doit sa passion pour les lettres, ses études poussées à M’Bour et Dakar. Et puis, elle se revoit dans cet appartement, seule. Elle pense à sa vie en France, à son arrivée aux bras de son mari, au divorce. Et puis, il y a les rythmes d’Afrique. Le seul son d’une percussion suffit à Salie pour entrer dans la danse.

Alors pourquoi reste-t-elle ? Pas facile de revenir, pas facile de rester non plus. Et pourtant… Salie est retournée, déjà, là-bas, passer des vacances. Rien n’était plus comme avant. Elle n’était pas proche des filles. Quant aux garçons, eux, ils voulaient tout savoir sur la France et ses richesses. Elle aurait voulu qu’on lui manifeste un peu d’amitié. Au lieu de cela, le déchirement et le déracinement se confirment et la meurtrissent. Salie a préféré partir.

Ne pas perdre son âme

Madické ne peut pas comprendre. Pour lui, sa sœur ne peut que mentir. Salie, alors, réalise que dresser un tableau sombre ne sert à rien sinon à l’éloigner de son petit frère tant aimé. Son mot d’ordre, trouver une solution pour l’inciter à construire quelque chose là-bas et l’aider à ne pas perdre son âme, devient bel et bien vain. Autant lui envoyer de l’argent, après tout, il en ferait peut-être bon usage.

Paru au mois d’août dernier, Le ventre de l’Atlantique connaît un véritable succès. Propulsée par l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, Fatou Diome court de studios en plateaux et d’interviews en séances de dédicaces. Son livre est la cinquième meilleure vente au box-office des romans en France. A 32 ans, cette petite et menue jeune femme trouve, après La préférence nationale, son premier ouvrage, la consécration de ses efforts et de son rêve d’enfant.

Le ventre de l’Atlantique, Fatou Diome, éditions Anne Carrière

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