Coup d’Etat raté à Kinshasa

De nouvelles lézardes dans la garde présidentielle. Après le lieutenant Rashidi Mirindi, présumé assassin du président Laurent Désiré Kabila, en 2001, le major Eric Lenge tente un coup de force contre Joseph Kabila, avec moins de succès. Après avoir investi les installations de la radio nationale, il a « décrété » la suspension de toutes les institutions de la République. Comme à Bukavu, la mutinerie n’avait pas les moyens de sa politique.

De notre correspondant Octave Kambale Juakali

Les populations de Kinshasa ont de nouveau été réveillées, ce vendredi, par de fortes détonations d’armes lourdes dans la commune de Ngaliema, celle qu’habite officiellement, Joseph Kabila, le Président de la République démocratique du Congo (RDC). Un officier appartenant à la garde présidentielle, le major Eric Lenge, jusqu’ici inconnu du grand public kinois est particulièrement recherché. C’est lui qui serait venu à la radio nationale, ce vendredi matin, vers les 2 heures, faire des déclarations fracassantes annonçant la suspension des institutions de la République. Le major Eric s’est notamment plaint de la panne qui frappe, actuellement, toutes les institutions de la transition, raison pour laquelle, dit-il, « de part mon devoir de citoyen, je prends mes responsabilités devant la nation ». La première tentative de coup d’Etat a eu lieu, à Kinshasa, dans la nuit du 28 au 29 mars 2004.

Panne d’électricité

Très peu de Kinois ont suivi les déclarations du major à la radio, à cause de l’heure tardive de l’événement. Bien plus, l’énergie électrique a été interrompue sur toute l’étendue de la ville de Kinshasa. « J’ai été averti de l’incident, vers 2:30, par un technicien de garde complètement terrorisé qui utilisait son téléphone portable mais la coupure de courant qui venait d’avoir lieu ne m’a pas permis de suivre ce qui se passait sur l’antenne », nous a répondu M. Lambert Gusoneka, l’un des responsables techniques de la RTNC, la Radio-Télévison nationale Congolaise.

C’est un groupe fidèle au major Eric Lenge qui aurait maîtrisé l’équipe technique de la Société Nationale d’Electricité (SNEL) et fait couper le courant sur la capitale. Tôt dans la matinée, le ministre de l’Information, M. Vital Kamerhe, accompagné du chef d’état-major général des forces armées congolaises, l’amiral Liwanga, sont intervenus sur la radio nationale pour calmer la population et annoncer que la situation était sous contrôle. Douze membres du commando seraient déjà en détention, selon l’Amiral Liwanga. Quant au major Eric et le groupe qui l’accompagne, ils sont toujours en cavale. « Ils n’ont aucune chance d’échapper à l’armée régulière qui est à leurs trousses ».

« Je ne permettrai à quiconque de faire dérailler la transition en cours »

Vers la fin de la matinée, le Président de la République a accordé une interview à la presse
présidentielle pour d’abord fixer la population sur son propre sort – la rumeur parlait de son assassinat par les mutins – ensuite pour rassurer la population sur la sécurité de la ville. « Le coup de force a échoué. Toutes les institutions sont en place. L’armée a réussi à prendre la mesure de la situation et nous devons maintenir le cap, quoi qu’il arrive. Je ne permettrai jamais à quiconque de faire dérailler la transition en cours ».

Au-delà de Kinshasa, c’est quasiment toute la République qui est en état de choc. La popularisation de l’utilisation du téléphone portable permet pratiquement à tous Congolais, où qu’il se trouve, de joindre la capitale pour se renseigner de l’évolution de la situation. La plupart se demandent si tous ses soubresauts politiques ont des liens entre eux. Le 28 mars dernier, une première tentative de coup d’Etat à Kinshasa avait échoué et Brazzaville avait été accusée d’être derrière les mutins de l’ex-garde prétorienne de Mobutu. Le 2 juin dernier, des militaires insurgés, issus de l’ex-rébellion du RCD/Goma (Rassemblement Congolais pour la Démocratie) investissaient la ville de Bukavu sous prétexte de protéger des populations banyamulenge, en danger d’extermination. On a accusé Kigali (Rwanda) de soutenir l’action des mutins pour torpiller la transition politique au Congo.

Joseph Kabila sur la corde raide

A la suite des événements de Bukavu, toute la capitale était entrée en ébullition, non seulement en accusant la Monuc de complicité avec les mutins de Bukavu mais en saccageant les permanences des différents partis politiques pour incompétence notoire dans la gestion du processus politique en cours. Aujourd’hui, c’est un officier très proche du Président de la République qui dénonce, à sa manière, le mauvais fonctionnement des institutions. Il semble nettement se dessiner, en filigrane, un message de réprobation à Joseph Kabila sur sa gestion de cette période post-conflit.

Singa Wabenga, président de l’Organisation non gouvernementale de défense des droits de l’homme « Justice et Paix », analyse la situation en pointant du doigt un laxisme de Joseph Kabila. « On assiste actuellement à une matérialisation de la déliquescence de l’Etat. Le chef de l’Etat aurait dû plus sévèrement sévir contre certains de ses proches dont les comportements et déclarations désorientent les Congolais ». Singa Wabenga, réagit particulièrement contre le comportement d’Azarias Ruberwa, l’un des quatre vice-présidents de la République au sujet des événements de Bukavu. « Il s’est conduit plus en président des Banyamulenge, dont il est issu, qu’en vice- président de toute la République. Le Président a laissé faire. C’est dommage ».