Côte d’Ivoire : Bédié, l’autre arbitre de la présidentielle

L’ancien Président ivoirien Henri Konan Bédié ne présidera plus aux destinées de la Côte d’Ivoire. Il est arrivé troisième lors du premier tour du scrutin présidentiel du 31 octobre dernier. La défaite est contestée par ses partisans mais le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) contribuera peut-être à faire élire un nouveau Président pour son pays. Il a officiellement appelé ses militants à reporter leurs voix sur Alassane Ouattara, arrivé second, son allié au sein du Rassemblement des houphouétistes pour la paix (RHDP).

Henri Konan Bédié votera Alassane Ouattara au second tour de la présidentielle ivoirienne qui aura lieu le 28 novembre prochain. « Les présidents du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire), de l’Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) et du Mouvement des forces d’avenir (MFA) soutiennent le candidat Alassane Ouattara, candidat du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) », a déclaré ce dimanche le président du PDCI. Les résultats provisoires du premier tour des présidentielles du 31 octobre dernier l’ont crédité de 25,24% contre 38,3% pour le président sortant, Laurent Gbagbo et candidat de La majorité présidentielle (LMP), et 32,08% pour le chef du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Ouattara.

Le temps du pouvoir

Aimé Henri Konan Bédié est né le 5 mai 1934 à Dadiékro, dans le département de Daoukro (centre de la Côte d’Ivoire), en pays baoulé. A 27 ans, il devient le premier ambassadeur de la Côte d’Ivoire aux Etats-Unis et au Canada. Il occupe ce poste jusqu’en 1966, avant de devenir pendant 11 ans le ministre ivoirien des Affaires économiques et financières.

Elu député-maire de Daoukro, il assume la présidence de l’Assemblée nationale de 1980 à 1993. C’est à ce titre qu’il accède à la magistrature suprême à la mort de Félix Houphouët-Boigny, le 7 décembre 1993, conformément à l’article 11 de la Constitution. Les élections générales de 1995 font figure de régularisation. Elles sont boycottées par l’opposition, notamment par le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo et l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara qui ne cache plus ses ambitions présidentielles. Ce dernier est perçu comme une menace par le Président Bédié, qui a fait sa carrière politique sous l’aile protectrice du père de l’indépendance ivoirienne, le président Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), un Baoulé comme lui. Alassane Ouattara est aussi, d’une certaine manière, un produit de l’houphouétisme. Il sera l’ultime Premier ministre du « Vieux ».

Mais Bédié trouve la parade contre Ouattara : « l’ivoirité ». Cette « conceptualisation de la quête culturelle et identitaire des Ivoiriens », comme on le définit du côté d’HKB, servira à exclure Alassane Ouattara, « le Burkinabé », du scrutin de 2000. C’est à cette époque que le FPI et le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara s’allient contre le régime Bédié. Le deuxième scrutin présidentiel de l’ère du multipartisme, entamée au début des années 90, n’aura cependant pas lieu. Une mutinerie au sein de l’armée ivoirienne va se transformer en putsch militaire dont feu le général Robert Gueï prend les commandes en décembre 1999. Henri Konan Bédié digère sa déconvenue politique pendant son exil français jusqu’à fin 2001. L’appareil du PDCI, en dépit de l’apparition de rivaux comme l’ancien gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) et ancien Premier ministre ivoirien Charles Konan Banny, lui restera acquis. Il est largement investi par son parti pour les élections présidentielles.

A 76 ans, Henri Konan Bédié frappé par la limite d’âge, que les accords de Pretoria [[Ces derniers garantissent la participation des principaux candidats à la présidentielle quelle que soit la date de tenue du scrutin]] ont rendu caduque, a pu se présenter à ces élections historiques, les dernières de sa longue carrière politique marquée par le traumatisme du coup d’état de décembre 1999. Outre le fait de contester les résultats du premier tour, le responsable du PDCI n’a pas encore dit son dernier mot.

Faire fonctionner la machine du RHDP

Le « Sphinx de Daoukro » espérait une victoire le 31 octobre dernier, mais il est relégué au rang d’arbitre. Car au sein du RHDP, promu désormais au rang de parti, les dés sont jetés. « Dans les accords qui nous lient au sein du RHDP, nous avons décidé que chaque parti pourra présenter un candidat. […] Mais depuis longtemps aussi, nous avons décidé de travailler pour évoluer vers la transformation du RHDP en un parti unique pour tous les partis le composant. (…). Nous avons prévu d’aboutir au parti unique après ces élections », confiait le chef du PDCI sur les ondes de RFI en juin dernier. La formation politique, en gestation, s’est dotée d’un programme commun de gouvernement – « Gouverner ensemble » -, qui définit la part de chacun des alliés dans un gouvernement d’union en cas de victoire de l’un des leurs contre Laurent Gbagbo. Quarante pour cent au parti qui arrive en tête au premier tour, 35% pour le second, 10% pour l’UDPCI et 5% pour le MFA. La société civile se partageant le reste des postes.

L’alliance est opérationnelle depuis ce dimanche mais le ton avait été donné par Le Nouveau Réveil, quotidien proche du PDCI, qui titrait ce vendredi « Tous pour ADO s’impose au RHDP ». Si la consigne de vote est effective, encore faut-il qu’elle soit suivie pour confirmer une victoire arithmétique du RHDP. Henri Konan Bédié sera-t-il capable de mobiliser son électorat ? Rien n’est moins sûr. « On nous dit, en cas de deuxième tour à la présidentielle, un parti aide l’autre. (…) Vous croyez, parce que le RHDP existera qu’un militant du PDCI-RDA, ou un militant du RDR qui ne veut pas voter pour le PDCIi le fera ? (…) ! C’est une aberration, une hérésie politique. Au deuxième tour, tout le monde sera sur le marché politique y compris le parti qui sera en tête pour pêcher dans n’importe quel parti qui sera troisième. Je suis convaincu que les militants du PDCI-RDA qui ne veulent pas voter pour le RDR, si le RDR est au deuxième tour, ne voteront pas RDR », confiait le maire PDCI de Daloa, Chrystophe Séry Kossougro, en décembre 2009 au journal ivoirien Soir Info. Son opinion a peut-être évolué depuis mais la question soulevée reste d’actualité. Sur les 19 régions de la Côte d’Ivoire, six dans le Nord ont majoritairement voté pour Ouattara contre trois pour Bédié, dont deux dans le centre du pays. Le centre et le Nord sont respectivement les fiefs du PDCI et du RDR.

Dans l’ombre d’Houphouët

Le report des voix pro-Bédié vers Ouattara se fera si « on mène une campagne ensemble », avance Allomo Paulin, président du Comité scientifique pour la candidature unique au RHDP, dans un entretien du journal ivoirien Nord-Sud Quotidien publié ce mardi. « Il y a la sincérité qui va jouer entre les dirigeants, poursuit-il. Et puis, il ne faut pas oublier que les quatre dirigeants sont des houphouétistes. Ils s’estiment, ils se respectent. En plus de cela, c’est un combat de survie pour tout le monde. Nous ne pouvons pas nous amuser à perdre ».

L’houphouétisme semble être la garantie du succès politique. « Les idéaux du PDCI-RDA, dont nous avons tous été imprégnés, nous interdisent, selon les enseignements de Félix Houphouët-Boigny, les attitudes irraisonnées et aventureuses », déclarait en 2007 dans sa Lettre aux Ivoiriens, un discours-programme, Henri Konan Bédié. Et ce n’est pas la première fois que la formation trouve l’attirail du sauveur de la Côte d’Ivoire seyant. « Souvenons-nous, chers compatriotes, que le dialogue direct [[Il a conduit à l’accord politique de Ouagadougou dans le cadre duquel le scrutin du 31 octobre dernier]] engagé à la diligence bienveillante du Président (burkinabé) Blaise Compaoré, avait été proposé cinq ans plus tôt par nous », rappelait l’ancien Président. Le parti de Félix Houphouët-Boigny, à travers Henri Konan Bédié, tient encore entre ses mains le destin de la Côte d’Ivoire.