Côte d’Ivoire : applaudissements et colère à l’annonce de la chute de Laurent Gbagbo

Après l’annonce de la chute du président ivoirien Laurent Gbagbo à Abidjan, les habitants de la capitale économique expriment un mélange de soulagement, de colère et d’appréhension. A Bouaké, la population jubile.

M. Gbagbo, qui avait refusé de se désister en faveur de M. Ouattara, a été arrêté le 11 avril. Selon certains rapports, il aurait été arrêté par les forces pro-Ouattara, qui l’ont emmené avec sa femme et son fils à l’hôtel où vit M. Ouattara depuis les élections contestées de l’an dernier.

L’impasse politique a forcé des centaines de milliers de personnes à s’enfuir de chez eux, et les habitants des villes comme Abidjan sont obligés de se débrouiller face aux pénuries d’eau, de nourriture et d’électricité. La situation, avaient averti les travailleurs humanitaires, ne pouvait qu’empirer si l’affrontement ne prenait pas fin rapidement, permettant un retour à la normalité.

Pour Albertine, sage-femme du quartier de Cocody, qui a été la scène des pires violences ces derniers jours, la victoire d’Alassane Ouattara à la présidence est viciée à cause des informations qui indiquent que les forces françaises auraient été impliquées dans l’opération. La France nie la participation des ses troupes à l’arrestation de M. Gbagbo.

« Pour moi, c’est extrêmement décevant que les choses aient tourné ainsi à cause de l’engagement direct de la France, » a dit Albertine à IRIN. « Franchement, je ne pense pas qu’Alassane Ouattara soit capable d’unifier la population. »

« Je pense que nous devons nous préparer au pire. Il y a tellement de gens avec des armes et tant de soldats qui se sont enfuis on ne sait où »
Elle accuse le président élu de Côte d’Ivoire d’être « l’instigateur » des problèmes du pays et les Forces Nouvelles, les anciens rebelles ralliés à M. Ouattara, de s’être emparées des biens la population dans le nord, d’avoir tué des civils dans l’ouest et d’avoir pillé et brûlé les maisons de prétendus partisans de M. Gbagbo à Abidjan. « Mon cœur est plein de chagrin, » a dit Albertine. « Cette crise est loin d’être terminée. »

Stéphane, étudiant à l’université, insiste également sur le fait qu’il est prématuré de dire que les problèmes sont résolus. « Croire que tout est terminé, c’est se faire des illusions, » a t-il affirmé. « Le camp Ouattara a peut-être gagné une bataille, mais il n’a pas gagné la guerre. » Pour lui aussi, l’implication de la France jette l’opprobre sur M. Ouattara et va compliquer sa mission affichée de reconstruire le pays. « Avant même de pouvoir parler de l’avenir, il nous faut réfléchir à ce qui va se passer ce mois-ci. Les images de M. Gbagbo en état d’arrestation ne peuvent que révolter ses partisans. »

Ahmed, un jeune sans emploi du quartier d’Adjamé, est plus optimiste : « Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’une page a été tournée. Les Ivoiriens doivent se rassembler pour construire un nouveau pays. Il faut bien se rendre compte que ça ne va pas être facile, après le délabrement social que nous avons connu. Mais nous devons rebâtir notre société. »

Ahmed parle de la destruction de l’Université d’Abobo-Adjamé, l’un des nombreux établissements complètement ravagés par les combats, comme d’un exemple typique de ce qui doit être rebâti. « La priorité pour les Ivoiriens pour arriver à la paix est de chercher le pardon. »

Pascal, ingénieur vivant à Yopougon, l’un des quartiers qui a aussi été la scène de sévères affrontements, compare [la situation d’aujourd’hui] avec le coup d’Etat mené par Robert Guéi contre le président Henri Konan Bédié en décembre 1999, rappelant que l’avenir était loin d’être clair. « On ne peut pas considérer l’arrestation de M. Gbagbo ni l’arrivée de M. Ouattara au pouvoir comme une réussite, » a dit Pascal. « Je pense que nous devons nous préparer au pire. Il y a tellement de gens avec des armes et tant de soldats qui se sont enfuis on ne sait où. »

Pour Pascal, l’annonce récente des massacres perpétrés dans l’ouest, qui ont été dans l’ensemble imputés aux forces pro-Ouattara, représentent « une blessure ouverte qu’il va être difficile de refermer dans ce pays. »

Les compte-rendus des violence extrêmes commises dans l’ouest, notamment dans la ville de Duékoué et ses environs, rapportées en détail par Human Rights Watch et dans la presse internationale, ont suscité de sévères critiques des soutiens militaires de M. Ouattara ; ces critiques ont éclipsé les appels à la réconciliation de ce dernier et ses promesses de faire toute la lumière sur les violences commises durant la crise.

Bouaké jubile

A Bouaké, à 350 kilomètres au nord d’Abidjan, l’annonce de l’arrestation de M. Gbagbo a fait descendre dans la rue des gens de toutes les générations qui ont manifesté leur joie, sur fond de klaxons déchaînés. La ville, dont la population est faite de plusieurs ethnies, a servi de capitale au territoire annexé par les Forces Nouvelles depuis la rébellion de 2002. Au milieu de toutes ces démonstrations de liesse, certains ont admis leur hésitation à célébrer prématurément, préférant attendre que la nouvelle soit véritablement confirmée.

Les gens de Bouaké avaient suivi avec une inquiétude croissante la montée des violences d’Abidjan. Ibou*, un jeune qui avait fui Abidjan pour se rendre à Bouaké en mars, se souvient avoir vu un homme brûlé vif par des gens qui selon lui étaient des militants pro-Gbagbo. Ibou a indiqué que durant la crise, les non-Ivoiriens d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et les personnes portant des noms du nord ont été les victimes de choix d’une « nouvelle loi » surnommée « Article 125 – 100 francs CFA d’essence et 25 pour la boîte d’allumettes. »

« Nous allons faire la fête jusqu’à l’aube, » a dit un vendeur de rue. Il a crié à ses clients potentiels : « Allez, amenez l’argent ! Il faut que je m’achète un bon poulet pour célébrer cette nuit. »

Traoré Nabintou, une étudiante de 28 ans, ne cache pas sa joie devant la chute de M. Gbagbo : « C’est à cause de Gbagbo que je n’ai pas de travail, que je suis toujours étudiante, » a t-elle dit à IRIN, en expliquant que, bien qu’ayant obtenu son Bac en 2006, le manque d’offres d’emploi l’avait obligée à poursuivre ses études. « Gbagbo est un criminel, c’est un dictateur, » a dit Traoré. « C’est génial qu’il ne soit plus là. »

Elle prévoit que la Côte d’Ivoire va rapidement connaître des améliorations, maintenant que le principal coupable a été écarté. « La réunification du pays ne posera pas de problèmes, maintenant qu’il est parti. Ceux qui étaient avec Gbagbo, c’était strictement dans leur propre intérêt, et pas parce qu’ils aimaient Gbagbo… Ils vont s’allier maintenant avec l’autre camp, vous allez voir. D’ailleurs, ça a déjà commencé. »

L’une des accusations fréquentes contre M. Gbagbo est d’avoir séparé les gens de force, d’avoir créé des clivages et des déchirements là ou la paix régnait. Dembélé Mokhtar, un forgeron d’une trentaine d’années fait remarquer : « Si Gbagbo s’en va, toutes les divisions dans la population s’en iront avec lui. C’est lui qui a semé la division dans le pays. »

Bamba Mamadou, un soldat, met l’accent sur le désir d’unité des Ivoiriens. « Si vous regardez autour de vous, vous verrez que nous ne sommes qu’un seul peuple. Nous nous entendons [bien], » a t-il dit. « Gbagbo voulait diviser le peuple mais il n’est pas Dieu. Ce que Dieu n’a pas fait, Gbagbo ne peut pas le faire. »

Diarassouba, un étudiant de 21 ans, qui est né à Bouaké et y a passé sa jeunesse, lance une mise en garde : « Le problème n’est pas Gbagbo. Le problème, c’est ce qui va se passer après Gbagbo. Tant de gens ont souffert de cette crise. Certains vont vouloir se venger. Cela ne va pas être facile. Je me demande si Ouattara va vraiment être capable de gérer cette situation, en particulier les divisions dans l’armée. C’est l’armée nationale qui constitue le problème principal. Alassane doit s’efforcer de mettre de l’ordre au sein des forces armées. Mais il n’a pas anticipé tout cela dans ses plans. »

Diarassouba est critique vis-à-vis du comportement des Forces Nouvelles depuis qu’elles se sont emparées du nord en septembre 2002, une occupation dont il est témoin depuis le début.
« Ici, à Bouaké, on a vu le côté des rebelles commettre des abus, provoquer des divisions et des tueries… Ce groupe compte trop de voyous et il va falloir faire le ménage. »