Combattre les maux de la famine dans la Corne de l’Afrique

Les images de Somaliens mourant de faim ont bouleversé le monde entier : estomacs aplatis par la faim, chairs flasques, nez infectés de mucus dont se repaissent opportunément les mouches, et pour tous, la mort qui menace au quotidien. Telle est la situation d’un grand nombre d’habitants de la Somalie qui attendent que le reste du monde leur viennent en aide.

Sur la chaine de télévision britannique Channel 4, l’ex-président ghanéen Jerry Rawlings ne pouvait contrôler ses larmes en racontant son expérience, après sa visite en Somalie au mois de juillet. M. Rawlings est le haut-représentant de l’Union africaine auprès de ce pays dévasté par la sécheresse et la guerre. Il a supplié le monde de faire « preuve de compassion pour qu’un miracle s’y produise » et a exhorté la communauté internationale à « s’attaquer dès maintenant à la catastrophe qui se déroule sous nos yeux pour éviter d’autres pertes inutiles en vies humaines ».

Sonnettes d’alarme

En juillet, les Nations Unies ont officiellement déclaré l’état de famine dans cinq régions de Somalie : Mogadiscio, Afgoye, Middle et Lower Shabelle et le sud de Bakool. Ces régions sont parsemées de dizaines de milliers de petites tombes où gisent les corps de quelques 29 000 enfants de moins de cinq ans. Mi-août, 400 000 Somaliens avaient réussi à fuir pour rejoindre Dadaab dans le nord-est du Kenya. Dadaab est désormais considéré comme le plus grand camp de réfugiés du monde. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui suit les tendances des prix mondiaux des matières alimentaires, affirme que 1 500 personnes traversent quotidiennement la frontière pour atteindre Dadaab. Le taux de malnutrition en Somalie atteint 50 pour cent, le plus élevé au monde selon CARE, une organisation d’aide humanitaire.
Le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a tiré la sonnette d’alarme dès le début du mois de juillet en demandant à la communauté internationale d’agir rapidement pour éviter la mort de milliers de personnes supplémentaires. Après avoir déclaré l’état de famine dans plusieurs régions de Somalie, M. Ban a publié un éditorial largement diffusé dans la presse, où il relate l’histoire de Halima Omar, une femme somalienne qui a perdu quatre de ses six enfants. « Il n’existe rien de pire que de voir son propre enfant mourir parce que vous ne pouvez pas le nourrir », raconte-t-elle.

Corne de l’Afrique

La Somalie est dans une situation particulièrement désespérée à cause d’une combinaison de facteurs – conflit, sécheresse, augmentation des prix des denrées alimentaires – qui exacerbent la situation humanitaire. Les milices al-Shabab, liées à al-Qaida, contrôlent le sud du pays et empêchent l’acheminement de l’aide à 3,6 millions de personnes (soit près de la moitié de la population), dont 1,4 million sont sévèrement touchées par la sécheresse. Selon Human Rights Watch, les milices considèrent les agences humanitaires comme « infidèles ». L’organisation accuse les milices et les forces pro-gouvernementales d’avoir commis des exactions qui contribuent largement à la souffrance des victimes de la famine en Somalie. Le PAM enquête actuellement sur un cas de vol d’aide alimentaire et pointe déjà du doigt forces pro-gouvernementales et les membres des milices al-Shabab.

Une grave crise alimentaire sévit dans toute la Corne de l’Afrique, plus particulièrement certaines régions de l’Erythrée, Djibouti, l’Ethiopie, le sud-Soudan, l’Ouganda, le Kenya, la Somalie et la Tanzanie. Selon M. Ban, 12,4 millions de personnes ont un besoin urgent d’aide alimentaire dans toute la région. En Ouganda, les récoltes ont été médiocres pendant quatre saisons successives. Au Kenya, la récolte de maïs est 28 pour cent moins importante que la normale ; seules Nairobi, Mombasa et Kisumu ont bénéficié de précipitations et 80 pour cent du pays est aride ou semi-aride. En Ethiopie et en Erythrée, les pertes des récoltes atteignent 75 pour cent dans certaines zones, et la hausse vertigineuse des prix des denrées alimentaires affectent durement Djibouti et la Somalie, deux pays très dépendants des importations.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) largue des biscuits énergétiques sur les régions les plus touchées. L’opération permet de sauver d’une mort certaine ceux qui sont touchés par la famine, mais c’est sans compter avec des milliers d’autres déjà trop faibles pour mâcher et qui doivent recevoir des nutriments par intraveineuse pour survivre.

Aide humanitaire

L’aide est actuellement insuffisante pour endiguer la mort. Selon Mark Bowden, Coordonnateur des affaires humanitaires des Nations Unies pour la Somalie, le 15 août dernier 48 pour cent seulement des 2,5 milliards de dollars d’aide nécessaire avaient été débloqués. M. Bowden se dit « inquiet du nombre de personnes qui pourraient mourir dans les mois qui viennent et du risque pour de nouvelles régions de sombrer à leur tour dans la famine ». Le déblocage des 1,3 milliards de dollars manquants est urgent et le Conseil de sécurité a exhorté ses membres à contribuer à la procédure d’appel global pour la Somalie en soulignant son « inquiétude face au manque de financement de cet appel ».
Les Etats-Unis montrent le chemin en matière de donations. La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a indiqué, sur la chaîne de télévision CBS, que la contribution des Etats-Unis à l’effort humanitaire s’élevait à 500 millions de dollars. « Cette situation me brise le cœur, » a déclaré Mme Clinton à propos de la Somalie, en promettant que le soutien des Etats-Unis se poursuivrait à des niveaux divers. Les bloggeurs Kenyans de Kenya4Kenyans se sont servis d’Internet et des technologies mobiles pour sensibiliser l’opinion publique sur la famine en Somalie : ils ont déjà collecté 10 millions d’euros de soutien en faveur des victimes.
Lenteur de la réponse

La catastrophe en cours dans la Corne de l’Afrique n’est pas une surprise – encore moins pour la FAO qui a lancé dès le mois d’août 2010 une mise en garde contre la sécheresse. Entre octobre et décembre 2010 – période qui s’est distinguée comme la saison la plus sèche depuis soixante ans – la FAO adressait encore une mise en garde contre les perspectives calamiteuses pour les récoltes de la région.

La communauté internationale a été lente à réagir. Oxfam, une organisation caritative britannique, a ainsi été amenée à décrire la situation comme « un échec catastrophique de la responsabilité collective d’agir ». La FAO explique que la réponse aux crises humanitaires telles que la sécheresse dans la Corne de l’Afrique est habituellement « plus lente » et génère « moins d’attention financière et médiatique que d’autres types de catastrophes ou de tragédies, comme le tremblement de terre en Haïti ou les inondations au Pakistan. »

La famine en Afrique ne date pas d’hier. En 2003, le Directeur exécutif du PAM, James Morris, parlait déjà de la situation de famine sur le continent comme d’une crise sans précédent exigeant une réponse sans précédent. Il mettait en garde contre « la magnitude de cette catastrophe… qui n’a pas été suffisamment comprise par la communauté internationale » (Africa Renewal, février 2003). Huit ans plus tard, la communauté internationale cherche toujours des solutions à une situation pourtant identique.

Faire plus encore

Les Nations Unies, de nombreux gouvernements à travers le monde et des célébrités se sont mobilisés pour sauver les vies dans la Corne de l’Afrique avec pour objectif immédiat d’empêcher des morts supplémentaires. Mais même si cet objectif était atteint, ceci ne constituerait qu’une solution provisoire. Les prévisions climatiques des mois à venir ne sont pas encourageantes et l’on s’attend à ce que la sécheresse se poursuive, avec des températures plus élevées encore. Les prix des denrées alimentaires vont eux aussi continuer à monter : Oxfam prédit leur doublement dans les vingt prochaines années (Africa Renewal, août 2011).

Alors que les soutiens se multiplient pour s’attaquer à la crise actuelle, pour la FAO les efforts doivent se concentrer à plus long terme, par exemple en fournissant de l’équipement et d’autres formes d’appui logistique aux agriculteurs pour qu’ils puissent améliorer leurs résultats lors des prochaines récoltes. Mais il ne suffit pas aux agriculteurs de travailler plus : tous se demandent quand la pluie va se remettre à tomber. Les Somaliens, eux, voudraient bien ne plus avoir à fuir la famine et les exactions des milices. En attendant, la Corne de l’Afrique risque de rester telle que la BBC l’a fort justement décrite : une « vision de cauchemar. »

Un article d’ONU Afrique Renouveau