Christelle, mannequin modèle

Christelle Koko est centrafricaine et prouve qu’on peut être noire et mannequin très demandé. A 20 ans, elle pose un regard lucide sur sa vie, son métier et les Blacks dans la mode. Le corps caméléon cache un tempérament volcanique. Portrait.

 » J’arrêterai le mannequinat lorsque j’aurai fait la couverture du Vogue français.  » Christelle Koko : 20 ans et un tempérament de feu. Bien décidée à s’imposer dans le petit monde de la mode avec ses origines centrafricaines, sa peau cacao, ses yeux praline et ses lèvres chocolat, sans se faire manger par les requins de la profession.

Linda, son agent, la surnomme  » caméléon « . Tour à tour vamp des années folles pour Vogue Italie, androgyne en costard blanc pour Marie-Claire Hollande ou petite fée black pour la pub Organic’s, Christelle se métamorphose sous l’œil des photographes.  » Il faut rentrer dans leur jeu. Devant un appareil, je suis quelqu’un d’autre, je dégage une autre personnalité.  » Tout en imposant des choix.  » Je me balade toujours avec mon make-up, les maquilleurs peuvent me mettre du vert fluo ou du rose sur les yeux mais pour la base, je dirige. Ils pensent que toutes les Blacks ont la même peau, c’est faux.  »

Fière d’être noire

Corps de félin aux aguets, regard caressant alourdi par de longs cils recourbés, pommettes hautes, léger grain de beauté sous l’œil gauche. Aujourd’hui, Christelle, très décontractée, a les cheveux longs, tirés en queue de cheval.  » C’est parce que je ne travaille pas en ce moment, sinon, les clients me préfèrent naturelle, avec une coupe courte.  » Qui fait ressortir un peu plus ses origines centrafricaines.  » Je suis noire et fière de l’être « , clame-t-elle, une flamme au fond des yeux, en remerciant ses parents pour cette couleur pas toujours facile à porter.

 » Je vis le racisme au quotidien mais je sais qu’il y a encore cinq ans, il n’y avait pas de place pour moi dans ce métier. Beaucoup de Blacks, qui sont dans la mode depuis plus longtemps, n’ont pas fait tout ce que j’ai fait. Il y a un changement dans les mentalités. Les nouvelles générations ne te regardent plus comme une extraterrestre. Aujourd’hui, les Noirs vivent dans les mêmes endroits que les Blancs, se font servir par des Blancs. »

Les cintres d’ébène

Pourtant, il reste beaucoup à faire.  » Sur les couvertures des magazines : toujours des Blanches. Dans les défilés : toujours les mêmes Blacks. Il y a beaucoup de Noires dans ce métier mais elles restent cantonnées aux show-room. Dans ces moments-là, tu n’es qu’un cintre qui marche, c’est affreux « . Pour s’offrir le luxe de faire ce qu’elle aime, Christelle impose son caractère volcanique.

Capable de plaquer un shooting quand on la traite mal, elle reconnaît des coups de sang violents et des séismes que seule Linda peut calmer.  » Les créateurs aiment les filles qui ont de la personnalité. J’ai travaillé avec Jean-Paul Gaultier et il me demandait ce que je pensais des modèles. Quand je n’aimais pas, je le lui disais.  »

A l’africaine

Devenir mannequin, c’était le rêve d’une gamine qui a quitté son Bangui natal à 10 ans pour se retrouver à Orléans seule petite black de l’école. Le choc.  » Il n’y avait pas d’autres Noirs dans notre immeuble. En plus, dans ma famille, on parlait français mais à l’africaine, très lentement.  » Prononciation et mimique à l’appui.

C’est une cousine qui lui fait découvrir Paris et, après avoir enchaîné des petits boulots, c’est une copine qui la pousse à s’inscrire au concours Ford-Galeries Lafayette. Elle ne sera pas finaliste mais l’agence la repère.  » Elle a débarqué avec deux Polaroïds, sans book, sans rien « , se souvient Linda. Pour son baptême du feu, elle est envoyée chez Paco Rabanne  » avec mes polas horribles sans maquillage. Je suis restée sur la réserve alors que d’autres filles étaient très à l’aise. En sortant, je savais que ça n’avait pas marché. Ford m’a renvoyée chez un autre client et là je me suis dit : sois naturelle, sois toi !  » C’est la bonne formule, qui accroche stylistes et photographes.

Malgré ce succès rapide, Christelle ne parle pas d’argent car la motivation est ailleurs :  » Je veux m’imposer et pouvoir dire à mes petits-enfants : j’y suis arrivée « . Une volonté de fer qui ne l’empêche pas de douter. Elle confie :  » J’ai failli baisser les bras deux fois  » et encore  » on n’a pas un corps parfait même si on est mannequin « . Elle se révèle sans fard, au sens propre comme au figuré.

Une vie sur disquette

La jeune femme ne montre pas toutes ses photos à sa mère, retournée vivre en Centrafrique –  » elle ne comprendrait pas, ça pourrait la choquer  » – mais lui poste sa vie sur disquette.  » Tous les jours, j’écris ce qui m’arrive, je sauvegarde et j’envoie tout à Bangui « . Entre casting-booking-shooting, elle dévore des polars, écrit des scénarios qu’elle ne vendra jamais et observe les gens. De préférence dans des endroits bondés. Bientôt, elle doit s’envoler pour l’Afrique du Sud.  » Ça va me faire du bien : je vais passer au-dessus de mon pays !  » Pour l’heure, elle teste les restaurants africains du quartier République, à Paris, et s’amuse dans les dîners mondains avec ses amies vendeuse, serveuse ou chômeuse.

 » Un jour, tu me verras dans les magazines des Blancs « , avait-elle promis à sa mère. La couverture du Vogue français semble bien être à la portée de ses doigts graciles.

 

Article publié originellement en 2007