Charles Koffi Diby : les administrations publiques africaines peuvent être performantes

Le ministre ivoirien en scéance de dédicace le 24 octobre dernier à HEC

Une administration publique africaine peut être performante. Charles Koffi Diby, le ministre ivoirien de l’Economie et des Finances, en donne la preuve à travers un essai réédité cette année par Hachette livre international. Management des services publics en Afrique : retour d’expérience…des raisons d’espérer où comment le Trésor ivoirien est devenu plus efficace. Entretien.

Charles Koffi Diby est l’actuel ministre ivoirien des Finances. De 2001 à 2005, il a été directeur général du Trésor public ivoirien. L’occasion pour lui « d’expérimenter un style de gestion » qui ont prouvé qu’une administration publique africaine pouvait être performante. Comme une exception qui confirmerait la règle. A travers son ouvrage Management des services publics en Afrique : retour d’expérience…des raisons d’espérer, paru en 2003 et réédité cette année par Hachette, Charles Koffi Diby revient sur son expérience à la tête du Trésor.

Afrik.com : Pourquoi avez-vous tenu à partager votre expérience à travers ce livre ?

Charles Koffi Diby :
Ce livre est le témoignage de notre vécu, la théorisation d’une pratique dont la démarche a été la suivante. Nous avons d’abord fait un diagnostic de ce que nous sommes. Pourquoi les services publics en Afrique ne sont pas performants ? Que faut-il faire pour nous améliorer ? Nous avons mené la réflexion et entrepris des réformes au sein du Trésor public, et elles ont porté quelques fruits car l’administration a gagné en qualité.

Afrik.com : La clé de ce succès est le management participatif. Pourquoi ce type de management, pour lequel vous avez opté, semble la meilleure solution pour gérer des ressources humaines africaines quand ses principes semblent tout à fait universels ?

Charles Koffi Diby :
Nous avons été confortés dans notre position parce que notre expérience est pratique. C’est à la suite des résultats obtenus que nous avons théorisé notre approche dans cet essai afin qu’elle puisse servir dans l’avenir. Le management participatif, c’est quoi ? En Afrique, il faut accorder un peu de respect aux autres pour qu’ils donnent le meilleur d’eux. Au Trésor public, pour accorder du respect aux autres, nous avons organisé un séminaire auquel toutes les composantes de notre administration, quand les directeurs centraux étaient les seuls à être invités auparavant. Des directeurs centraux, en passant par les sous-directeurs et les secrétaires, jusqu’au planton, la voix de chacun avait la même portée dans la réflexion pour améliorer le fonctionnement de notre administration. Mais il ne faut pas demander aux gens de participer à un séminaire et mettre leurs propositions dans un tiroir. Dès que la rencontre s’est achevée, une commission de mise en œuvre des résolutions a été installée et nous avons débattu. Chacun s’est ainsi retrouvé dans le processus, chacun a l’impression d’avoir décidé, chacun est certain d’avoir décidé, c’est cela le management participatif. En d’autres termes, faire en sorte que chacun se sente concerné par le bon ou le mauvais résultat de l’entreprise. La mise en œuvre de ces réformes a été régulièrement évaluée et les résultats ont été publiés.

Afrik.com : Comment avez-vous mesuré l’efficacité de ces réformes ?

Charles Koffi Diby :
Quand mon équipe a pris fonction, nous avons mené une enquête d’opinion conduite par l’Université d’Abidjan afin de savoir ce que pensaient les gens du Trésor public, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Taux de satisfaction : 23%. Nous avons commencé à conduire les réformes et, quatre ans après, nous avons demandé à des cabinets cabinet, plus rigoureux a priori, de faire la même enquête. A sein du Trésor public : 76% de taux de satisfaction. Auprès des usagers : 31%.

Afrik.com : Comment ce saut qualitatif de votre administration s’est manifesté concrètement ?

Charles Koffi Diby :
Nos interventions sur le marché monétaire se sont soldées par un résultat impressionnant pour un pays en difficulté. En quatre ans, nous avons capté près de 650 milliards de F CFA parce que nous avions une capacité de remboursement, une gestion rationnelle de notre trésorerie et une gestion transparente des finances publiques. Nous avions un défi à relever parce que le trésor est une administration centrale qui a, en même temps, un caractère transversal. En outre, toute la crédibilité de l’Etat passe par elle. Nous avons également conçu un progiciel avec l’aide de la comptabilité nationale française, qui s’exporte aujourd’hui dans la sous-région, et qui nous permet de produire le compte général de l’administration des finances. Nous allons jusqu’au bilan de l’Etat avec une variation des actifs et des passifs !

Afrik.com : Bien que votre expérience semble avoir été une réussite, les pesanteurs liées à la culture africaine sont une réalité…

Charles Koffi Diby :
Les pesanteurs socio-culturelles existent, mais tout notre propos a été de trouver les solutions pour le surmonter. Par exemple, « le grand-frérisme » est une réalité quand vous êtes jeune et que vous accédez à de hautes fonctions. Vous êtes appelés à diriger vos aînés. Quand vous prenez des sanctions, ils n’hésitent pas à débarquer dans votre bureau pour vous rappeler « qu’après tout, je suis ton grand-frère ». Il faut alors trouver un compromis tout en s’affirmant. Au sein du Trésor, nous avons construit une armée au sein de laquelle le général ne dit pas « Avancez ! » mais « Avançons ! ». La démonstration par l’exemple est la plus efficace. A ma prise de fonction, j’ai commencé à aller au bureau à 6h30 alors que l’horaire officiel était fixé à 7h30. Les directeurs centraux ont suivi, puis les agents.

Afrik.com : Vous parliez de solutions pour surmonter certaines dérives, lesquelles par exemple ?

Charles Koffi Diby :
Pour lutter contre le clanisme et le clientélisme, dans une administration où le directeur général à « droit de vie ou de mort » sur la carrière d’un agent, nous avons mis en place un comité de nomination. Le processus est devenu ainsi transparent. De même pour éviter les frustrations, en lieu et place d’un concours qui désignait le meilleur agent de chaque service à partir de critères édictés par la direction générale, nous avons mis en place un système de notation. C’est-à-dire « tu me notes, je te note. ». Du coup, quand on a annoncé les noms des différents lauréats, les gens applaudissaient parce que ces derniers faisaient l’unanimité. S’agissant de la corruption, il ne s’agit pas de dire à ses collaborateurs qu’ils sont corrompus ou « arrêtez la corruption », car c’est les injurier. Non, nous avons plutôt mis des affiches. On peut y lire : « Usagers du service public, nos prestations sont gratuites, exigez de nous respect, exigez de nous rigueur. » Le message est suffisamment explicite.

Afrik.com : Selon votre expérience, notre culture peut-être un atout…

Charles Koffi Diby :
Il ne faut pas voir en la culture africaine quelque chose de négatif. Nous sommes en train de moderniser nos administrations. Nous devons regarder dans nos valeurs ce que nous pouvons prendre pour accompagner cette démarche. Il ne faut pas tout rejeter d’un revers de la main parce qu’elle est valorisante cette culture africaine, à condition de savoir comment en tirer parti.

Afrik.com : Outre l’incitation psychologique, toute réforme ne doit-elle pas s’accompagner d’une incitation pécuniaire aussi, pour lutter entre autres contre la corruption. Les agents de l’Etat sont les moins bien rémunérés alors qu’en Afrique, ils sont au cœur du fonctionnement de ces pays.

Charles Koffi Diby :
Il ne faut effectivement pas mettre de côté les problèmes d’intendance, mais nous ne nous sommes pas focalisés sur la question. Il n’en demeure pas moins que nous avons pris des engagements dans ce sens. Ils seront respectés dès que la situation financière de notre pays le permettra.

Afrik.com : Quelles suites espérez-vous de ce partage d’expérience ?

Charles Koffi Diby :
Il ne faut pas être pressé quand on conduit des réformes. Notre expérience n’est qu’un frémissement. D’autres viendront l’enrichir petit à petit. J’ai aussi écrit ce livre pour dire qu’il faut cesser d’être afro-pessimiste, que nos administrations publiques ne sont pas vouées à l’échec, qu’il est temps de retrousser nos manches et de faire avec ce que nous avons. Il reste encore beaucoup à faire mais il faut oser, et nous sommes satisfaits d’avoir juste osé.

 Management des services publics en Afrique : retour d’expérience…des raisons d’espérer de Charles Koffi Diby, Hachette livre International.
Prix de vente : 9 euros