Césaire et moi on vous emmerde (suite)

Le 18 avril 2008, membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), j’adressais à Nicolas Sarkozy, président de la République française, le texte qui suit, espérant que Césaire entrerait au Panthéon dès le 10 mai suivant. La réponse ? Surdité complète de l’Elysée et, à la place, une kermesse coloniale harticulièrement honteuse organisée le 10 mai 2008 par Patrick Karam. Le président de la République y avait assisté. Huit mois plus tard, grève générale en Guadeloupe. Trois ans plus tard, Karam est remercié, les portes du Panthéon s’entrouvrent enfin pour Césaire et Nicolas Sarkozy fait annoncer qu’il assistera de nouveau à la cérémonie du 10 mai après deux ans d’absence. Les choses ont-elles vraiment changé ?

Un vieil homme de lettres de mes amis s’est éteint en toute modestie après une existence digne et méritante. Ce vieil homme, c’est Aimé Césaire qui nous laisse une œuvre immense et au fond bien méconnue. Bien sûr, on pourrait en rester là. Mais Césaire, malgré lui, et pour des raisons qui mériteraient d’être approfondies, est devenu un symbole, une icône ; un garde-fou respecté et redouté ; un sage qui obligeait les politiques à aller en pèlerinage à la marie de Fort-de-France comme on allait autrefois visiter le vieux Voltaire à Ferney. Voltaire est entré au Panthéon. Alors pourquoi pas Césaire ? J’ai été le premier à exprimer cette idée, reprise ensuite par l’ensemble de la classe politique. Quelques explications s’imposent.

Depuis 1791, l’église Sainte-Geneviève sert de nécropole et d’asile aux «grands hommes». Elle abrite aujourd’hui les cendres de soixante-cinq d’entre eux, pour la plupart très honorables et très utiles pour alimenter notre mémoire collective. Sous la Cinquième République, Jean Moulin, René Cassin, Jean Monnet, l’abbé Grégoire, Monge, Condorcet, Pierre et Marie Curie, Malraux et Dumas sont venus rejoindre Victor Schoelcher, Félix Eboué et Victor Hugo.

Bien sûr, j’entends quelques esprits chagrins désapprouver l’entrée de Césaire au Panthéon. Il y a évidemment ceux qui critiquent systématiquement les idées qu’ils n’ont pas eues. Quelques autres, oubliant que la peau n’a plus beaucoup d’importance quand on est mort, penseront certainement que la couleur de Césaire lui interdit de franchir cette porte prestigieuse. Tout ce qu’ils pourront dire, c’est que sans cette couleur, Césaire serait resté silencieux. D’autres encore, tout en rendant hommage à Césaire, assureront, pour se venger d’y être forcés, qu’ils désapprouvent le principe même de l’hommage républicain. Naturellement, il y a ceux qui soutiendront qu’il faut laisser Césaire reposer en Martinique, en paix, au pays natal. En appliquant ce principe, aucun personnage illustre de l’Outre-mer n’entrera jamais au Panthéon. Et Félix Eboué devrait être renvoyé à Cayenne par le premier avion.

Certains prétendront que Césaire n’aurait pas apprécié le Panthéon. Il ne s’est jamais exprimé sur ce point, que je sache. Et d’ailleurs qui serait assez fou, vivant, pour vouloir entrer au Panthéon, c’est-à-dire souhaiter être mort ? Tout ce qu’on sait, c’est que Césaire n’avait rien contre les hommages posthumes, lui qui, le 5 juillet 1951, rendait hommage au Résistant inconnu martiniquais.

Tous ces arguments sont faibles

La première raison d’ouvrir grand les portes du Panthéon à Césaire, c’est que ce mausolée manque vraiment de poètes. Il faut bien quelqu’un pour tenir compagnie à Victor-Hugo. Et n’avons-nous plus besoin de poésie, un tant soit peu subversive ? Césaire doit aller au Panthéon parce que c’est l’un des plus grands poètes français et qu’il a porté loin le verbe incandescent des Baudelaire et des Lautréamont.
La seconde raison, c’est que Césaire est un modèle de réussite républicaine. Il ne doit qu’à son mérite, à son talent et à sa vertu, d’être entré à l’Ecole normale, à la marie de Fort-de-France, à l’Assemblée nationale, et même dans la bibliothèque de la Pléiade (où il aurait pu avoir droit quand même à un volume à part, comme Gobineau). Pour lui, il n’y a eu ni passe-droit ni discrimination positive. C’est un exemple pour des millions de jeunes Français.

La troisième raison, c’est que Césaire est une figure internationalement connue et respectée pour ses engagements en faveur des damnés de la terre et que le monde ne comprendrait pas qu’au pays des Droits de l’Homme, on n’honore qu’avec désinvolture la mémoire d’un tel homme.
La quatrième raison, c’est que Césaire a été traité comme un pestiféré pendant la plus grande partie de sa vie, tant pas les politiques que par les critiques littéraires. Il n’est pas si éloigné le temps où, dans les librairies, ses œuvres figuraient à part au rayon «francophonie». Il faut bien donner l’impression que la République peut faire au moins respecter un semblant de Justice.

La cinquième raison est liée à la vie de Césaire. Il n’a quitté son île natale que pour aller à Paris escalader la montagne Saint-Geneviève, au sommet de laquelle culmine le Panthéon. Il y a passé huit ans : quatre à Louis-le-Grand, quatre à l’Ecole normale, rue d’Ulm. Tous les chauffeurs de taxi savent que la rue d’Ulm aboutit au Panthéon.
La sixième et dernière raison, c’est que si Césaire n’entrait pas au Panthéon, sa mémoire serait inévitablement récupérée par ce communautarisme dont il se défendait. Car la négritude, slogan littéraire, n’a jamais été pour lui synonyme de fracture « ethnique » au sein de la population française. Bien au contraire, c’est un concept universel et républicain. L’idée que certains laissés-pour-compte se disent «nègres blancs» ne le choquait pas.

Pourquoi la date du 10 mai ? Une loi votée en 2001 prévoit un jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage en France métropolitaine. Bref, un jour de négritude, car la négritude césairienne, n’est-ce pas justement cette mémoire douloureuse qui rapproche fraternellement le destin de l’Afrique et celui de sa diaspora ? Ce jour de négritude est le 10 mai. On voit mal comment le 10 mai 2008 serait célébré sans tenir compte du deuil de Césaire, d’autant que l’écrivain était très attaché à la mémoire d’un de ses ancêtres, un esclave révolté de 1833. De toute évidence, le gouvernement, comme l’an passé- craignant que la mémoire de l’esclavage ne tourne à la « repentance » officielle – n’avait rien prévu de bien important pour commémorer la journée du 10 mai 2008. Alors, quitte à ouvrir les portes du Panthéon à Aimé Césaire, autant le faire ce jour là. Pourquoi attendrait-on ? Une marche populaire rassemblant les amateurs de poésie de toutes couleurs accompagnerait le poète. On pourrait même prévoir que le dix mai de chaque année, le gouvernement rende hommage à une Française ou à un Français qui aura lutté, sa vie durant, contre la servitude qu’on lui réservait à la naissance ou l’esclavage dont les autres étaient victimes. En cherchant bien, il y aurait bien de quoi remplir deux fois le Panthéon.

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