Ces boat-people aux portes de l’Europe

En 1975, les boat-people. En 1998, naufrage d’Elian et de sa famille. En 2000 : des milliers d’Africains tentent de rejoindre l’Europe au prix d’un voyage insensé que beaucoup paient de leur vie. Mais là : point de French doctors, et si peu de caméras…

(Première partie de notre série dédiés aux africains qui rejoignent l’Europe sur des barques de fortune).

C’est la honte de l’Europe. Alors que les esprits restent marquées par les images de boat people vietnamiens, alors que le cas du petit Elian, et la disparition de sa mère au large de la Floride, éclairent l’opinion européenne sur le sort tragique des réfugiés cubains, les caméras porteuses de conscience se détournent pudiquement du drame que vivent des milliers d’Africains qui tentent de joindre, les côtes andalouses ou canariennes, et l’El Dorado communautaire à bord d’embarcations de fortune.

Ce phénomène déjà ancien prend depuis le début de l’année une ampleur catastrophique. En cinq mois le volume des clandestins interceptés par les forces de sécurité espagnoles représente le double de l’année 1999. Rares sont les jours où la Garde civile et les Douanes n’arraisonnent pas une, deux, trois embarcations, où s’agglutinent par dizaines, ces naufragés économiques. La préfecture d’Andalousie fournit un bilan de 3 335 clandestins arrêtés contre 1500, l’an dernier. En quatre mois, ce sont environ un millier de Maghrébins ou d’originaires d’Afrique sub-saharienne que les garde-côtes canariens ont embastillé pour infraction à la loi espagnole sur l’immigration, en attendant l’expulsion. Les « espaldas mohadas » (épaules mouillées, comme les surnomment les andalous) s’entassent parfois à 20 sur une minuscule barque de pêcheur, la « patera », ou un simple zodiac pour tenter l’aventure dans un voyage de tous les dangers. Prix de la traversée : le chiffre de 140 000 pesetas (7000FF) est évoqué par l’agence de presse ibérique, Europa Press.

Moins de 2000 FF/mois

Mais il va de soi que les tarifs pratiqués par les réseaux de passeurs, organisés en mafias varient la nature des accords passés avec le « client ». S’ ils « passent », justement, ces damnés de la terre iront grossir les rangs des filières de travail clandestin, les réseaux de prostitution en Europe, où les rangs des « sans droits » qui s’échinent parfois pour un salaire de 35 000 pesetas, payé au noir, ( environ 1700 FF. Soit 50% du salaire minimum espagnol) dans les déserts de serres plastifiées des grandes exploitations agricoles andalouses.

S’ils « passent ». Car les naufrages ne sont pas rares dans le détroit de Gibraltar, où l’Atlantique fait peser toute la force de ses courants par un passage large de seulement 15 km. Le 2 mai dernier une embarcation contenant une vingtaine de candidats à l’exil a fait naufrage au large de Tarifa. Un seul survivant. Nullement découragée, la vague d’immigration clandestine vers les côtes espagnoles a repris de plus belle. Dès le lendemain du naufrage de sources officielles, 77 maghrébins étaient arrêtés dans la même zone. Le 12 mai, toujours à Tarifa, une autre embarcation étaient la proie des flots. Bilan : 6 morts dont un jeune de 16 ans.

(Suite demain :  » Pourquoi on meurt dans le détroit « ).