Cameroun : la fin de l’électricité « gratuite »

Face à la multiplication des factures impayées, la compagnie d’électricité AES-SONEL part en guerre contre certains consommateurs camerounais. Depuis une semaine, les agents tronçonnent et emportent une partie du câble électrique des fraudeurs. Selon la compagnie détenue à 44% par l’Etat, les clients ont pris de mauvaises habitudes. Pour les associations de consommateurs, le prix de l’électricité est trop élevé. Un comble pour un pays aux importantes ressources hydroélectriques.

« Nous sonnons la fin de la récréation », explique Alexandre Siewe, directeur commercial adjoint d’AES-SONEL. Selon lui, près de 15% des clients de l’unique compagnie de distribution d’électricité du Cameroun ne payent pas leur énergie, soit environ 60 000 clients par mois à l’échelle du pays. « Nous avons été tolérants depuis le mois de janvier, en raison de la CAN (Coupe d’Afrique des Nations) et de la Coupe du monde », explique t-il. Désormais, la situation a changé. Les clients sont sommés de payer.

Après des alertes SMS et des lettres de mise en demeure, la compagnie qui appartient à l’entreprise américaine AES Corporation a entrepris de couper le courant aux personnes concernées. Les consommateurs ont alors déployé des prouesses d’ingéniosité pour rétablir les branchements, alors non sécurisés. Mais la compagnie tient bon. Face au manque à gagner de près de 6 milliards de FCFA (plus de 9 millions d’euros), elle déploie les grands moyens. Depuis une semaine,
les agents tronçonnent et emportent une partie du câble électrique
au lieu d’enlever les fusibles au compteur ou de couper le câble au poteau.

Des entreprises tentées par la fraude

Alexandre Siewe rappelle que «les fraudeurs ne sont pas toujours les plus démunis. Ces mauvaises habitudes n’ont aucun rapport avec le prix de l’électricité». Pour Paul-Gérémie Dikidik, président du RACE (réseau associatif des consommateurs de l’énergie), qui fédère une vingtaine d’associations, au contraire, il est clair que « la tentation de fraude est liée aux tarifs élevés ». Il estime que pour une entreprise, l’énergie représente 20 à 25% des postes de dépenses. Au Cameroun en effet, ce sont les plus gros consommateurs d’énergie qui payent leur électricité le plus cher. S’il n’excuse pas l’incivisme des fraudeurs, Paul-Gérémie Dikidik affirme que « les entreprises sont tentées par la fraude pour proposer des produits accessibles aux consommateurs. Le prix de l’électricité se répercute sur celui des produits de première nécessité ».

Selon le président du RACE, ces coûts jugés élevés par les consommateurs seraient dû à un problème de transport de l’énergie. Il estime à 30% les pertes de la centrale de production vers la centrale de distribution. « C’est le consommateur qui paye ces pertes. L’Etat doit intervenir en rendant le système du transport autonome et moins vétuste», souligne t-il. Actuellement, AES-SONEL est en charge de la production, du transport, de la distribution et de la vente.

Une refonte du système énergétique camerounais semble en effet nécessaire quand à peine 5% du potentiel hydroélectrique du pays est exploité. Le Cameroun pourrait être autosuffisant, voire même se lancer dans l’exportation vers les pays voisins comme le Tchad ou le Nigéria. Mais pour cela, l’Etat, actionnaire à 44% dans AES-SONEL, doit prendre conscience qu’aucun développement n’est possible sans énergie.