Aux urnes, Haïtiens !

Les Haïtiens se rendent aux urnes mardi pour élire leurs nouveaux Président et parlementaires. Le candidat le mieux pressenti pour la magistrature suprême est l’ex-chef d’Etat René Perval. Ces scrutins, les premiers depuis la destitution de l’ancien Président Jean-Bertrand Aristide, se tiennent dans un climat de violence accrue et de crise économique et sociale.

Les Haïtiens ont enfin rendez-vous avec la politique. Après quatre reports, quelque 3,2 millions d’inscrits sont attendus dans environ 9 000 bureaux de vote, mardi, pour élire leur Président, leurs 27 sénateurs, élus pour six ans, et 83 députés, dont le mandat est fixé à quatre ans. Ces scrutins devraient mettre un terme au gouvernement de transition mené par le Premier ministre Gérard Latortue depuis le départ forcé, le 29 février 2004, de l’ancien chef de l’Etat Jean-Bertrand Aristide, en exil en Afrique du Sud.

L’ancien Président Préval crédité de 37% des intentions de vote

Sur la trentaine de candidats qui briguent la présidence, trois sont plus ou moins bien crédités par les sondages. René Préval, le seul Président de l’île à avoir terminé son quinquennat (1996-2001), est crédité de 37% des intentions de vote, selon un sondage réalisé le 21 janvier par l’institut CID-Gallup Latin America. D’après cette étude, cet ancien proche d’Aristide devancerait ainsi nettement le puissant homme d’affaires Charles-Henry Baker (10%) et Leslie Manigat (8%), un expert en affaires internationales qui a tenu les rênes du pays pendant cinq mois en 1988 à la faveur d’élections truquées par l’armée. Cette même armée qui l’a par la suite renversé.

Le résultat des élections devrait être connu en fin de semaine. Si l’un des candidats ne remporte pas plus de 50% des suffrages, un second tour est prévu pour le 19 mars. Dix jours plus tard, le nouveau chef de l’Etat devrait entrer en fonction. La tâche qui lui incombera sera loin d’être une partie de plaisir. Haïti se serait enfoncée dans la crise depuis le départ de Jean-Bertrand Aristide, ce que d’aucuns imputent à Gérard Latortue. La Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme considère que le pays « semble toujours à la dérive et au bord du chaos social ». L’économie reste fragile, malgré un léger mieux grâce à l’aide internationale, et 80% de la population active est au chômage.

Viols et enlèvements se multiplient

L’insécurité grandissante est aussi décriée par plusieurs associations et les détracteurs du Premier ministre. Ce dernier estime que le gouvernement de transition a, en plus d’avoir « introduit plus de civilité dans la vie politique », « sauvé le pays d’une guerre civile, d’une énorme explosion sociale ». Mais ses opposants lui reprochent d’avoir laissé les armes circuler, permettant ainsi des gangs semer la terreur dans certains quartiers pauvres. Des estimations indiquent que plus de 200 000 armes à feu illégales se baladent sur le territoire haïtien. Cette même terre qui reste d’une des plaques tournantes du trafic de drogue vers les Etats-Unis.

Les viols en groupe, qui seraient même perpétrés par des policiers, se multiplient et les enlèvements d’Haïtiens, de missionnaires ou d’étrangers servent de moyens de subsistance aux rançonneurs. Des violences qui auraient sérieusement augmenté, à quelques mois du scrutin, selon des observateurs pour empêcher le déroulement des élections. La situation est si grave par endroits qu’il n’y aura pas de bureaux de vote dans le bidonville Cité Soleil, comptant quelque 200 000 âmes, pour des raisons de sécurité. Une mesure qui réduira le nombre d’Haïtiens qui se rendront aux urnes, alors que des observateurs s’attendent à une faible participation.

Une violence de plus en plus forte et souvent impunie, malgré la présence, depuis juin 2004, de près de 7 500 casques bleus des Nations Unies (Onu) et 2 000 policiers internationaux. Cette Mission de stabilisation de l’Onu en Haïti (Minustah) est d’ailleurs critiquée par des habitants de Cité Soleil, qui dénoncent les incidents meurtriers dont elle est à l’origine. Les élections devraient se révéler décisives pour l’évolution, bonne ou mauvaise, du pays. Le chef de la Minustah, le Chilien Juan Gabriel Valdés, a déclaré à l’Associated Press que « si l’on ne stoppe pas la dégénérescence des institutions et que nous ne soutenons pas un gouvernement légitime, nous pourrions aboutir à une situation dans laquelle un effondrement total est possible. La communauté internationale ne peut pas laisser cela arriver ».