André Aliker, un journaliste engagé et épris de Justice

Couverture du Pilibo N°33

Le 12 janvier 1934, le corps ligoté d’André Aliker est retrouvé sur la plage de Fond Bourlet, entre la commune de Case-Pilote et de Bellefontaine. Après autopsie, la thèse du meurtre est retenue… Avant sa disparition, ce journaliste et syndicaliste avait révélé dans les colonnes de son journal, Justice, une affaire de fraude fiscale mettant en cause une puissante famille de blancs « béké ». Le réalisateur Guy Deslaurier lui a consacré un long métrage, Aliker, diffusé en novembre dernier sur les écrans martiniquais. Retour sur une figure de l’histoire antillaise du XXe siècle.

En Martinique, au détour d’une rue, d’une place, d’un édifice public ou dans les médias antillais, sans doute, avez-vous vu ou entendu le nom d’André Aliker. Qui était-il ? Quel fut son combat? Quelle trace a-t-il laissé dans les mémoires martiniquaises?

André Aliker est né le 10 février 1894 dans le quartier Roches-Carrées sur la commune du Lamentin en Martinique, dans une famille modeste d’ouvriers agricoles.
Grâce aux sacrifices de sa mère, il suit normalement ses études à l’école du bourg.
A sa majorité, durant la première guerre mondiale, il se porte volontaire et sera distingué par son dévouement et son courage.
A son retour au pays, il s’associe pour ouvrir une petite épicerie à la rue Blénac dans le centre de Fort-de-France. Il s’installe ensuite à son compte dans le commerce de gros et demi-gros.
Puis, il s’inscrit au groupe communiste Jean Jaurès et, en même temps, il anime le syndicat des employés de commerce.
Il devient rédacteur en chef, correcteur et diffuseur du journal Justice, l’organe de presse de ce parti dont la première parution date du 8 mai 1920.

Il devient célèbre avec l’affaire Eugène Aubéry, un Blanc, d’origine modeste qui a séjourné aux Panama et à Cuba au début du 20ème siècle, avant de revenir à la Martinique et devenir contremaître au centre Lareinty au Lamentin. Ce dernier y épouse Berthe Hayot la fille de Gabriel Hayot, qui appartient à l’une des plus riches familles béké[[Les Békés sont les blancs de la Martinique, descendants des maîtres esclavagistes]] de l’île. Il fut d’ailleurs, de 1926 à 1934, président du Conseil général de la Martinique, puis président de l’assemblée locale jusqu’à sa mort en février 1934.
Grâce à ce riche mariage, Eugène Aubéry est nommé en 1919 administrateur de l’usine Lareinty.
En novembre 1924, Madame Berthe Aubéry, détentrice de 60 % des actions de la société anonyme de l’usine du Lareinty, acquiert les 40 % restants et devient, par la même, seule propriétaire. Grâce à sa femme, son mari se trouve alors à la tête d’une des plus grosses fortunes de la Martinique.

A la liquidation de la société Lareinty, son actif social est estimé à
7 500 000 francs, chiffre inférieur à la valeur réelle de l’entreprise.
C’est là, que commence la supposée affaire de fraude fiscale, de cette grande famille de Békés dont s’empare André Aliker dans son journal Justice. Le 11 juillet 1933, dans une édition spéciale, il publie en gros titres « Le Panama de Lareinty, les chéquards de la fraude fiscale. Magistrats pris la main dans le sac ». Les épisodes et les gros titres de « l’affaire Aubéry- Hayot » vont se succéder de plus belle. A tel point que que ce scandale retentira jusqu’en métropole.

Tentatives de corruption et menaces

Dans le même mois, le gendre d’Aubéry, Lavigne Sainte-Suzanne rend visite à Aliker pour tenter de le corrompre, sans succès. Fait que celui-ci rendra public dans son journal. Les pressions contre André Aliker se feront sentir jusque dans son entreprise. En effet, les banques lui réclament le remboursement immédiat de toutes ses créances. Grâce à la solidarité de sa famille et de ses amis, il réussit à éviter la faillite.

Le 3 novembre 1933, alors qu’il assiste à un spectacle du cirque Dumbar, André Aliker est agressé physiquement sur la place de la Savane de Fort-de-France. Le 1er janvier 1934, il est enlevé par trois hommes à la baie des Flamands à Fort-de-France. Bâillonné, ligoté, transporté en canot et jeté à la rade, il parvient à se libérer et à regagner le rivage. Sentant sa vie menacée, il demande un permis de port d’armes qui lui est refusé.

Le 12 janvier 1934, le corps ligoté d’André Aliker est retrouvé sur la plage de Fond Bourlet, entre la commune de Case-Pilote et de Bellefontaine. Après autopsie, la thèse du meurtre est retenue. Au lendemain du crime, toute la presse exprime son horreur et cet assassinat suscite une immense émotion dans toute la Martinique, ainsi qu’en Guadeloupe, dans les îles anglaises voisines, au Sénégal, et au sein de la classe ouvrière de métropole… Des pétitions circulent à la Ligue des Droits de l’homme, au parti communiste français, auprès de nombreux syndicats et aussi chez les étudiants…
Après enquête judiciaire, les gendarmes arrêtent deux émigrés originaires de l’île voisine de Sainte-Lucie et une Martiniquaise soupçonnée d’avoir acheté la corde. Elle sera mise hors de cause.

La justice coloniale enterre l’affaire

Le procès des présumés complices de l’assassinat a lieu le 23 janvier 1936 à Bordeaux et se conclut par un non-lieu pour insuffisance de preuves de leur complicité. La cour retient qu’André Aliker a été assassiné avec préméditation et demande la reprise de l’instruction pour découvrir qui sont les véritables criminels du meurtre resté impuni. La presse métropolitaine met alors en cause la justice coloniale, qu’elle soupçonne de corruption et de manque d’indépendance.

Le 31 janvier 1936, lors des obsèques d’André Debuc, Béké et maire de la commune du Lamentin, Marcel Aliker, frère d’André, tente de le venger en tentant d’assassiner, à l’entrée de l’église, Eugène Aubéry qu’il soupçonne d’être mêlé au meurtre de son frère. Mais son revolver s’enraye. Arrêté pour tentative de meurtre mais soutenu par l’opinion publique, il est acquitté pour, semble-t-il, éviter des troubles, dont les conséquences auraient pu être dramatiques.

De 1945 à 2001, le petit frère, Pierre Aliker, médecin de profession, est premier adjoint de la mairie de Fort-de-France aux cotés d’Aimé Césaire. A l’occasion de l’anniversaire de ses cent ans, le 9 février 2007, un hommage est rendu au docteur Aliker.

Désormais, le stade de Dillon de Fort-de-France porte le nom de Pierre Aliker, petit frère du célèbre André. Grand ami d’Aimé Césaire, cet homme habillé de blanc, a rendu un vibrant hommage au chantre de la Négritude, décédé en 2008.

Enfin, grâce à un comité de soutien, vous pourrez voir dès
ce mois–ci, sur les écrans de cinéma, le film consacré à la vie d’André Aliker réalisé par le cinéaste martiniquais, Guy Deslauriers.
Le scénario a été écrit par le célèbre romancier martiniquais Patrick Chamoiseau. Le chanteur capverdien Gilles Duarte, alias Stomy Bugsy, joue le rôle d’ André Aliker. Les producteurs du film ont entrepris des démarches pour qu’il soit plus largement diffusé.

Par Philippe Mariello, pour Pilibo Mag