Aliou Cissé joue Phèdre de Racine

Aliou Cissé, comédien sénégalais, est Thésée dans Phèdre, le chef d’œuvre de Jean Racine à l’affiche du théâtre de La Tempête, à Paris, jusqu’au 8 octobre. Il évolue au sein d’une troupe de la Martinique, l’île où il vit depuis 17 ans. Afrik.com l’a interrogé sur son travail d’acteur et son itinéraire atypique.

Quand il entre en scène, sa voix résonne, grave et forte. Aliou Cissé, incarne le roi Thésée dans Phèdre. de Jean Racine. Dans la célèbre tragédie, écrite au XVIIe siècle, les sentiments sont exacerbés. Phèdre, l’épouse de Thésée, est éprise d’Hyppolite, le fils illégitime de son mari. Autour de cet amour impossible, se noue le drame. Thésée, aveuglé par la colère, se retourne contre son fils qui perd la vie. L’une des originalités de cette version de la pièce tient dans sa distribution. Pour la première fois, à Paris, c’est une troupe de comédiens martiniquais et africains qui l’interprète, celle du Tam Théâtre, dirigé par Aurélie Dalmat. Le metteur en scène et directeur du théâtre de la Tempête, Philippe Adrien, frappé par la qualité de diction des comédiens originaires de ces régions, a été séduit par l’idée de les diriger dans une œuvre du répertoire classique. Le succès que rencontre la production repose en partie sur Aliou Cissé dont la puissance du jeu impressionne. Le comédien puise force et inspiration dans sa longue expérience et veille à ne pas se laisser submerger par les émotions lorsque la pièce lui évoque des souvenirs douloureux.

Afrik.com : Phèdre est une pièce exigeante, un long poème écrit en alexandrin. Vous a-t-il été difficile d’y trouver vos marques ?

Aliou Cissé : Au théâtre, tout est difficile avant et facile après. Quand on aborde un rôle, on y va avec les directions définies par le metteur en scène. On y met aussi un peu de soi et on s’appuie sur ce que dit l’auteur. La langue de Racine ne m’est pas étrangère car j’ai eu une formation classique à la base. Donc, ça a été comme des retrouvailles, une réconciliation.

Afrik.com : Thésée, le personnage que vous interprétez, est roi. C’est un mari jaloux, un père autoritaire qui doute de son fils. Quel regard portez-vous sur ce lui ?

Aliou Cissé : Moi, j’aimerais bien qu’on replace la pièce dans le contexte actuel. Maintenant, nous assistons à des affrontements père-fils. Les familles sont explosées, les pères ne sont parfois jamais à la maison… S’agissant de Thésée, dans ce contexte actuel, on peut le définir comme un père dur et irréfléchi. Pour moi, Phèdre, c’est l’échec d’un père qui n’a pas su écouter son fils ni les gens qui sont autour de lui, et qui regrette à la fin son absurdité.

Afrik : Est-ce que pour le père que vous êtes, Phèdre est un enseignement ?

Aliou Cissé : Oui. Et je vous l’avoue, ces derniers jours, chaque fois que, jouant Thésée, on m’annonce que mon fils est mort, je suis vraiment ému. Je me surprends à m’émouvoir, ce qui est interdit au théâtre ! Mais j’ai aperçu mon fils récemment sur un écran d’ordinateur, alors que ça faisait 17 ans que je ne l’avais pas vu. C’est ma nièce qui me l’a montré. Du coup, chaque fois que je suis en face d’Hyppolite, je revois mon fils.

Afrik : Comment êtes vous devenu comédien ?

Aliou Cissé : Je suis venu au théâtre par accident. Moi, j’aimais la peinture de Rembrandt, Van Gaugh, Boticelli… Et comme j’avais un bon coup de crayon, quand j’ai eu l’âge de rentrer au Conservatoire, je suis allé aux Beaux Arts de Dakar. Mais je suis arrivé en retard au concours d’entrée, et le professeur m’a renvoyé. J’ai traîné dans les couloirs. Il y avait un autre monsieur qui m’a demandé si je voulais faire le concours. J’ai répondu oui. Il m’a fait rentrer dans une salle où des gens faisaient des vocalises. Je lui ai dit « mais non, moi je suis venu pour la peinture ! » Il m’a répondu « entrez là, vous ferez du théâtre et plus tard vous ferez de la peinture en dilettante ». (…) Le Conservatoire que nous avions à l’époque à Dakar était basée sur le cour Simon. Mon professeur était Robert Fontaine. Il est décédé en 1973, juste avant mon concours de sortie. (…) Quand j’ai quitté le Conservatoire, j’ai intégré le théâtre Sorano où Raymond Hermantier m’a forgé à la discipline, à la rigueur, avec une voix ample, une diction nette et un jeu assez brut.

Afrik : Comment un comédien sénégalais fait-il pour se retrouver en Martinique ?

Aliou Cissé : Oh, la grande question ! Disons que l’Homme est l’Homme. Un sage m’avait dit en 1987 que le Sénégal était mon pays, mais que l’autre pays où je me retrouverais serait ma terre. Donc aujourd’hui, je considère la Martinique comme ma terre, et je n’ai aucun problème pour m’intégrer dans la mesure où je vis comme les autres. Je prône la culture de l’homme plutôt que celle de telle nationalité, de telle religion ou de telle race, parce qu’il n’y a qu’une seule race, la race humaine.

Afrik : Qu’est-ce qui vous plaît et vous déplaît dans l’île ?

Aliou Cissé : La vie, les couleurs, les odeurs, me plaîsent. Le réflexe de l’homme martiniquais qui aime aller chez l’autre, son côté vif, son côté chaleureux, son côté soleil ! Par contre, ce qui m’a frappé en arrivant du Sénégal, c’est les injures ! Au début j’ai été choqué, mais quelqu’un m’a expliqué en créole : « sé moun-la ka di sa konsa, kon on bonjou, frèw, pa fann… » (Ne te formalise pas, les gens disent ça comme ça, comme un bonjour, mon frère). Et puis, une fois, j’ai assisté à un « Chanté Noël » où il était dit que Jésus était un fils putatif. Moi, je suis très croyant et je n’aime pas qu’on touche à ces choses-là, c’est sacré. Mais comme en Martinique il y a une culture dans laquelle on met en dérision les paroles bibliques, je m’y suis fait.

Phèdre, avec Aurélie Dalmat, Aliou Cissé, Esther Myrtil, Mike Fédée…
Au théâtre de La Tempête, jusqu’au 8 octobre.