
Présentée comme une mesure exceptionnelle destinée à protéger le pouvoir d’achat, l’importation d’un million de moutons pour l’Aïd-el-Adha 2026 a débouché sur une vaste enquête judiciaire. Soupçons de corruption, contrôles vétérinaires contournés, marchés attribués hors concurrence : l’affaire interroge une méthode de gouvernement fondée sur des décisions présidentielles spectaculaires exécutées dans l’urgence.
Le 7 janvier 2026, en Conseil des ministres, Abdelmadjid Tebboune ordonnait l’importation d’un million de moutons pour permettre aux familles algériennes de célébrer l’Aïd sans subir la flambée des prix du cheptel local. Deux mois plus tard, le 8 mars, le chef de l’État plafonnait le prix de vente des bêtes importées à 50 000 dinars, contre 40 000 l’année précédente, et demandait au gouvernement un suivi quotidien pour prévenir fraude, contrebande et spéculation.
Six mois après, cette opération sociale s’est muée en dossier judiciaire embarrassant.
Une opération hors norme, comprimée sur deux mois
Entre le 25 mars et le 29 mai, 1 002 332 ovins ont été importés pour le compte de l’Algérienne des viandes rouges (ALVIAR), entreprise publique filiale du groupe Agrolog, depuis l’Espagne, la Roumanie, la Hongrie, la Serbie, la Géorgie et la Syrie. Sélectionner les fournisseurs, contrôler les animaux, organiser leur acheminement puis les répartir dans les wilayas, tout cela devait se faire en neuf semaines. Pour tenir les délais, l’Algérie a même eu recours au fret aérien.
Le 7 juin, au lendemain de l’Aïd, Tebboune ordonnait l’ouverture d’une enquête sur les « insuffisances » constatées dans l’organisation et la distribution. Le 11 juillet, le procureur général près la Cour d’Alger, Mohamed El Kamel Benboudiaf, en livrait les premières conclusions lors d’une conférence de presse. Quarante et une personnes ont été présentées devant le pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed : treize placées en détention provisoire, vingt-huit sous contrôle judiciaire pour « négligence avérée ». Interdiction de sortie du territoire pour l’ensemble des suspects, qui restent présumés innocents.
En outre, une inspectrice vétérinaire du port de Béjaïa avait signalé des symptômes de maladies contagieuses sur une cargaison. Selon le parquet, ALVIAR aurait néanmoins autorisé le débarquement après avoir dépêché une commission de trois vétérinaires « dont deux ne répondaient pas aux compétences requises », a relevé le procureur général. Bilan : 3 615 moutons morts et 10 727 abattus pour raisons sanitaires. Des animaux agréés auraient par ailleurs été remplacés avant embarquement par des ovins d’origine inconnue.
Quatre opérateurs, 700 000 têtes
Le montage initial prévoyait une mise en concurrence internationale. Pourtant ce cadre a été abandonné en cours de route et 700 000 bêtes sur plus d’un million ont été confiées de gré à gré à quatre sociétés privées. Le parquet évoque « des opérations de fraude aux règles des marchés publics, ainsi que des manipulations et l’orientation du marché au profit d’un réseau restreint », des procès-verbaux falsifiés ou antidatés, et des soupçons de divulgation d’informations sur les marchés à une société émiratie.
Les écarts de prix achèvent le tableau. Les moutons acheminés par bateau ont coûté entre 5,25 et 6 euros le kilogramme alors que ceux transportés par avion sont revenus à 900 euros la tête.
Une chaîne de responsabilité qui remonte
Parmi les treize personnes placées sous mandat de dépôt figurent le directeur général d’ALVIAR, le directeur des finances et de la comptabilité, le président de la filière vétérinaire, plusieurs membres de la commission d’ouverture et d’évaluation des offres, ainsi que des opérateurs et fournisseurs. Le 22 juillet, la chambre d’accusation a confirmé le maintien en détention des principaux mis en cause.
Aucun membre du gouvernement n’est directement visé. Mais Jeune Afrique rapporte que l’affaire pourrait coûter son poste au ministre de l’Agriculture Yacine Oualid, présenté jusqu’ici comme un protégé du chef de l’État. Le même ministre dont le quotidien gouvernemental El Moudjahid louait encore l’opération le 23 mai.
Le procureur général a d’ailleurs rappelé que l’importation venait « en exécution d’instructions des autorités supérieures ». La formule protège autant qu’elle expose. L’enquête ordonnée par la présidence permet de démontrer que l’État ne couvre pas les détournements présumés et elle rappelle aussi qui avait décidé, accéléré et publiquement valorisé l’opération.
L’affaire constitue désormais un défi pour Kamel Sidi Saïd, conseiller du président chargé de la Direction générale de la communication à la présidence. Son rôle est de préserver la crédibilité du récit présidentiel. Car la communication officielle peut insister sur la réaction des institutions et présenter l’enquête comme la preuve que l’État ne protège pas les responsables de détournements présumés. Mais elle ne peut effacer que l’opération avait été personnellement décidée, accélérée et publiquement mise en avant par Abdelmadjid Tebboune.




