50 ans d’indépendance : paroles de Sénégalais

Le Sénégal célèbre ce week-end le cinquantenaire de son indépendance obtenue le 4 avril 1960. Des Sénégalais s’expriment sur l’évolution de leur pays cinquante ans après son accession à l’indépendance. Et le bilan est contrasté.

Le Sénégal donne ce samedi le coup d’envoi des célébrations officielles du cinquantenaire des indépendances africaines. Dans ce pays, la célébration de cette date historique, le 4 avril 2010, est marquée par plusieurs festivités dont l’inauguration, ce samedi, du controversé monument de la Renaissance africaine. Une trentaine de chefs d’Etat sont attendus et des défilés militaire et civil sont prévus dimanche à Dakar. Ce cinquantenaire sera l’occasion de rendre hommage aux hommes et aux femmes qui ont façonné le destin de cet Etat d’Afrique de l’Ouest.

 Zeïnab Fall [[Nom d’emprunt]], 52 ans, clerc de notaire

Je suis fière que mon pays fête ses cinquante ans d’indépendance. On a réussi à instaurer la paix sociale en respectant les principes démocratiques, là où d’autres pays africains ont échoué. Toutefois, il existe encore quelques faiblesses dans le domaine de la santé et de l’éducation. Le pouvoir s’est endormi sur ses lauriers. Les hôpitaux manquent de matériel adéquat, les médecins nous font des ordonnances pour qu’on achète du coton, des pansements… Ils n’ont rien à disposition. Le gouvernement préfère s’occuper des infrastructures routières alors que cela ne représente pas une priorité pour les Sénégalais. L’alternance politique en 2000 qui mettait fin aux quarante années de pouvoir du Parti socialiste avait suscité beaucoup d’espoir au sein de la population. Mais, aujourd’hui, tout le monde est déçu.

 Iba Der Thiam, 73 ans, ancien ministre de l’Education nationale du président Abdou Diouf, candidat à la présidentielle de 2000 et vice-président de l’Assemblée nationale

J’éprouve un sentiment de fierté et de joie à l’approche de ce cinquantenaire. C’est un grand moment pour l’histoire du Sénégal. Cinquante ans après son accession à la souveraineté nationale, notre pays a su relever de grands défis que ce soit en matière d’éducation, de santé, d’infrastructures… Le système colonial a été dépassé. Les Sénégalais n’ont pas accepté ce régime d’inégalité instauré par la France, ils ont gardé leur dignité. Ils peuvent être fiers du travail accompli. L’ancienne puissance colonisatrice est devenue une amie avec qui nous entretenons des relations privilégiées. Notre histoire a été liée pendant un siècle, il est normal que nous ayons des liens étroits. Toutefois il faut prendre garde à la dépendance économique. La France a imposé sa présence dans le secteur des assurances et des banques. Le Sénégal est toujours sous la tutelle monétaire de l’Hexagone et utilise toujours le franc CFA. Tout cela pour dire qu’il faut arriver à équilibrer ces relations.

  Bacary Domingo Mané, 42 ans, journaliste à Sud Quotidien

C’est un événement important pour les Sénégalais. Cinquante ans, c’est l’âge de la maturité, des tournants. Mais cette date historique ne doit pas être marquée seulement par les festivités. Il y a un fort tapage médiatique autour de l’inauguration du monument de la Renaissance africaine, du défilé et du combat de lutte traditionnelle qui doit se dérouler dans la journée de dimanche. Mais ces animations nous éloignent du sens de ce cinquantenaire. Le pouvoir doit profiter de cette anniversaire pour faire une introspection et son auto-critique.

 Badara Diouf, 37 ans, consultant en communication vivant en France

Depuis l’indépendance, les vestiges de la colonisation comme la grande université Cheikh Anta Diop n’ont pas été entretenus. Ce fleuron de l’éducation part en déliquescence. Les Sénégalais fuient leur pays par manque d’infrastructures universitaires valables. Le pays a régressé au lieu d’avancer. L’argent qui devait servir à la population a été détourné. Le système est vérolé par la corruption. On dépense 20 millions d’euros pour la construction du monument de la Renaissance africaine au lieu de construire des voies de circulation dignes de ce nom. Les seules routes praticables sont celles empruntées par les notables, les hommes politiques, celles qui relient les quartiers chics à l’aéroport ou au centre ville. L’hôpital principal Le Dantec à Dakar est un véritable cimetière. Les normes sanitaires ne sont pas respectées. Les patients risquent des maladies nosocomiales, les groupes électrogènes ne fonctionnent pas correctement, ce qui pose des problèmes durant les délestages. On parle de renaissance africaine, mais moi je ne vois que la mort de cette renaissance.

 Abdoulaye Elimane Kane, 68 ans, secrétaire national chargé des études et de la prospective au Parti socialiste du Sénégal

Ce cinquantenaire est empreint de déception. Depuis l’accession au pouvoir du président Abdoulaye Wade, les conditions de vie des Sénégalais n’ont fait que se détériorer. C’est une régression par rapport à ce que nous avons connu. Après l’indépendance, les deux premiers présidents ont eu à cœur de fonder des institutions républicaines et démocratiques viables. Aujourd’hui avec Wade, ces institutions sont en péril. Le président modifie la Constitution au gré de ses envies tandis que les scandales financiers éclaboussent la scène politique et que les entreprises ferment les unes après les autres. En cinquante ans, le Sénégal aurait dû acquérir les bons réflexes pour garantir le processus démocratique et se développer.