23 septembre 2017 / Mis à jour à 13:00 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Sénégal - Justice
Sénégal : condamnation du Père Lefort des Ylouses pour pédophilie
Le religieux français reconnu coupable d’abus sexuels sur six Sénégalais. Le Père François Lefort des Ylouses a été condamné, vendredi par la cour d’assises des Hauts-de-seine (France), à huit ans de prison et 134 000 euros d’amende pour agressions sexuelles, viols et tentative de corruption de mineurs de moins de 15 ans, actes commis sur six Sénégalais. Un soulagement pour les victimes, qui estiment que leurs souffrances ont enfin été reconnues, dix ans après le début de l’instruction.

La cour d’assises des Hauts-de-Seine a tranché : le Père François Lefort des Ylouses est coupable d’agressions sexuelles, de viols et de tentative de corruption de mineurs de moins de 15 ans sur six Sénégalais. Il est donc condamné à huit ans de prison et 134 000 euros d’amende à titre de dommages et intérêts. Le verdict est tombé vendredi soir, après trois semaines de procès. Un procès marqué par l’émotion des récits des jeunes hommes et le cynisme de certains témoins de la défense.

« Il était couché, nu, il m’a fait déshabiller et danser »

Le religieux français était jugé pour des faits commis entre 1994 et 1995, au Sénégal et en France, sur des adolescents du foyer pour enfants abandonnés de « l’Avenir des enfants » (ADE), basé à Rufisque (Sénégal). Le médecin et écrivain est arrivé à l’ADE en 1994, en tant que représentant de l’association Raoul Follereau, pour soigner les enfants. « Très tôt, il a développé des comportements très suspects parce qu’il s’enfermait dans la chambre numéro 21 du foyer pour soigner des enfants », a expliqué Moussa Gaye, Secrétaire général de ADE, à Panapress. Les soupçons allaient crescendo, jusqu’à ce que, début 1995, les doutes se confirment avec Alioune, qui déclare avoir été violé par le Père Lefort. Ce dernier lui aurait donné 5 000 FCFA pour qu’il garde le silence.

L’accusé de 59 ans, mis en examen en 1995, nie tout ce qu’Alioune raconte, mais aussi ce qui disent les six jeunes hommes, dont les témoignages d’abus sont édifiants. « Il était couché, nu, il m’a fait déshabiller et danser. Il m’a dit que ça l’excitait. Il avait une bouteille d’huile pour me mettre sur le corps », a expliqué par vidéoconférence Kader, incarcéré au Cap-Vert. Des mots qui convainquent l’avocat général, Olivier Auferil, qui estime que l’accusé a le « profil type de l’humanitaire pédophile » et que les déclarations des victimes sont « accablantes et cohérentes », même s’il a noté quelques « variations » dans les propos. Pour lui, « l’authenticité et la sincérité » des dires des plaignants ne fait aucun doute. D’autant plus qu’« après dix ans d’attente, après trois semaines sous les réflexions fielleuses, voire insultantes, de certains témoins, les jeunes ont réitéré et maintenu leurs déclarations ».

« Si l’enfant accepte de l’argent parce qu’il a faim, ce n’est pas un viol »

« Réflexions fielleuses, voire insultantes », c’est le moins que l’on puisse dire. Exemple avec Yves Marguerat, chercheur en sciences sociales témoignant pour la défense : « Les viols des enfants de rue sont assez systématiques, les grands viols les petits, les vendent ensuite aux handicapés, enfin aux déchets de la société (...). Si l’enfant accepte de l’argent parce qu’il a faim, ce n’est pas un viol », a-t-il affirmé avant de rejoindre sa cellule, en France, où il séjourne pour viols d’enfants au Togo. Un témoin, peu crédible, qui au lieu de donner un coup de pouce au Père Lefort l’a sans doute un peu plus enfoncé. « L’ange des bidonvilles » ne s’y est pas trompé et a tenu à se démarquer de ce que Yves Marguerat a argué, soulignant qu’il n’était pas d’accord « avec beaucoup de choses » qu’il a dites.

Ce qui n’a pas sauvé de la sentence le religieux, qui a toujours clamé innocence et se présentait comme un fervent combattant de la pédophilie. D’aucuns considèrent qu’il s’en sort plutôt bien. Il risquait au maximum 20 ans de prison et le réquisitoire de l’avocat général allait de 13 à 15 ans de réclusion. Les avocats du condamné, qui demandaient l’acquittement, étaient déçus du verdict, mais laissent le soin à leur client de faire ou non appel. Il dispose de dix jours s’il compte entamer un recours. Si le condamné décide d’en rester là, « en prenant en compte le jeu des remises de peine automatiques et des bonus accordés aux détenus modèles, le prêtre pourrait se trouver ‘conditionnable’ dans trois ans, environ. Pour peu qu’il suive une psychothérapie en prison et que ses proches se mobilisent pour indemniser les victimes (...) le père Lefort, qui n’avait jamais été détenu au cours des dix années de procédure, peut espérer recouvrer la liberté d’ici à la fin 2008 », explique Le Figaro.

Le Père Lefort dénonce un complot

En attendant, le Père Lefort pense être la victime d’un complot, qui serait monté par les victimes, des réseaux de pédophiles désireux de se venger de lui et de Moussa Sow, l’ancien directeur de l’ADE. Et d’énumérer les différends qui, selon lui, opposaient les deux hommes. « On avait beaucoup de mal à voir les livres de comptes de Moussa. (...) Je me disais que je ne pouvais pas lui faire confiance. (...) En 1995, j’ai appris que le permis de conduire de Moussa n’était pas valable au Sénégal. Je lui ai interdit de prendre la voiture et ça l’a beaucoup vexé. (...) Moussa avait une ‘amie’ qui vivait dans sa chambre. J’ai dit à Moussa : ‘c’est une question d’éducation envers les enfants, cette femme n’est pas ta femme, il faut qu’elle s’en aille’. » Il conclut : « Au moment où nos rapports se sont dégradés, Moussa avait souvent mal à la tête, des séquelles de typhoïde. (...) Je me demande si ça n’aurait pas été intéressant que Moussa voie un psychiatre. »

Côté victimes, on se réjouit. « Même si Lefort avait écopé d’un seul jour de prison, cela nous aurait suffi. Car on nous a traités de menteurs, de prostitués, de comploteurs. Aujourd’hui, avec ce verdict, tous ces clichés sont tombés un à un. Nous avons retrouvé notre honneur et dignité. Maintenant, tout le monde sait que nous ne mentons pas », a lancé Ibrahima G., dont les propos ont été rapportés par Wal Fadjri. Selon ce quotidien sénégalais, les dommages et intérêts devraient être répartis de la façon suivante : « Kader devrait recevoir 32 000 euros, soit un peu plus de 22 millions (de FCFA, ndlr). Maguette va se retrouver avec 25 000 euros, soit 16 millions ainsi qu’Ibrahima G. Quant à Ibrahima D, il doit empocher 20 000 euros, soit un peu plus de 13 millions. Concernant Bara et Ousmane, ils doivent recevoir 3 000 euros chacun, soit près de 2 millions. Les associations Enfant et Partage et Enfant bleu doivent encaisser la somme de 8 000 euros chacune. Tandis que la Voix de l’enfant aura 12 000 euros. »

Cette fin heureuse pour les six Sénégalais pourrait délier des langues en Mauritanie. Philippe Colleu, directeur du programme « Terre des hommes » à Nouakchott, a en effet eu des échos, il y a près de 20 ans, d’abus sexuels commis par le Père Lefort sur des enfants des rues.



à la une




communiqués

afrik-foot