31 octobre 2014 / Mis à jour à 02:30 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Burkina Faso - Musique
Féenose : « On a chacun besoin de l’autre pour évoluer »

Interview avec la chanteuse burkinabè. Après son premier album Da wou wô, Féenose, qui réside en Allemagne, revient sur la scène musicale avec un nouvel opus intitulé Albinos. La chanteuse burkinabè, âgé de vingt-neuf ans, propose une musique ouverte au monde, mariant différentes sonorités. Rencontre avec une perle musicale métissée.

Féenose chante et rappe dans plusieurs langues tout en dénonçant les travers du monde dans lequel nous vivons. Elle n’hésite pas à s’inspirer de son vécu pour bousculer les consciences. La chanteuse, qui revendique son indépendance musicale, s’autoproduit. Comme elle aime dire, elle ne « chante pas pour la gloire mais pour délivrer des messages utiles ».

Afrik.com : Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez dédié votre nouvel album aux albinos ?
Féenose :
Les difficultés que vivent les albinos m’ont toujours touché depuis mon enfance. J’ai pu voir comment les albinos étaient mis à l’écart dans la société. Je me suis demandée pourquoi on ne pouvait pas s’entendre avec les albinos ? Durant mon adolescence, j’ai rencontré une albinos qui est devenue une très bonne amie. Pour moi, il était important de parler des difficultés qu’ils vivent pour réveiller les consciences d’autant plus que j’ai les moyens de transmettre des messages à travers mes chansons. J’ai été outrée ! Indignée par le meurtre de Chantal, jeune albinos de quinze ans, assassinée et démembrée le 6 mai au Burundi. J’incite d’ailleurs toute personne à prendre part à la pétition initiée par l’association « Ecran-total », conduite par Annie Mokto, qui lutte contre le massacre des albinos en Afrique.

Afrik.com : Quel est la particularité de cet album par rapport au premier ?
Féenose :
Cet album a plus d’enveloppe musicale. J’ai essayé de faire un métissage entre l’Afrique et l’Europe. Je délivre plusieurs messages. Je prône notamment l’amour et la fraternité. Je pense qu’il faut avoir un cœur ouvert et être toujours prêt à aider son prochain. Je combats aussi l’excision en m’inspirant de ma propre expérience. Cet album est d’ailleurs pour moi une sorte de thérapie. Je parle également de la dépression qui touche de plus en plus de monde. Je connaissais une personne qui s’est retrouvée dans cette situation. Je m’inspire beaucoup de ce que je vis et de ce que je vois autour de moi dans le quotidien. J’ai mis une touche humoristique, notamment à travers la chanson Beautiful Lady , qui apporte une touche de légèreté dans cet album où j’aborde des sujets très sérieux.

Afrik.com : Dans cet album, vous chantez en plusieurs langues, notamment en français, allemand et d’autres dialectes africains. C’était important pour vous de proposer un album ouvert au monde ?
Féenose :
Nous vivons dans un monde métissé et interconnecté. Je voulais que les gens ressentent cela en écoutant l’album. Je chante dans deux langues africaines, le samo et dioula qui est notamment parlé au Mali et en Côte d’Ivoire. Je pense qu’aujourd’hui, il est impossible de dire qu’on est originaire à 100% d’un pays ou d’un autre. Il y a de la diversité partout.

Afrik.com : Pouvez-vous nous parler de vos collaborations pour la réalisation de votre album ?
Féenose :
Beaucoup de personnes ont travaillé sur cet album. Il a été essentiellement enregistré en Guinée Conakry où plusieurs musiciens jouant du balafon où de la kora ont apporté leur touche personnelle. J’ai travaillé avec le chanteur burkinabè-guinéen « Mister Yopi » qui a participé à l’écriture de la chanson Ami-ennemi. Nous avons tous les deux traversé des moments difficiles. Et dans ces moments certains de nos amis, au lieu de nous soutenir, se sont retournés contre nous du jour au lendemain.

Afrik.com : C’est une histoire commune que vous cherchiez à partager à travers la musique ?
Féenose :
Oui, nous voulions partager cette histoire commune à travers cette chanson. Chacun a écrit sa partie, puis on s’est retrouvés au studio pour se défouler. On avait vraiment besoin de se défouler ! J’ai aussi travaillé avec le rappeur franco-burkinabè Humanist et le Beatmaker (Compositeur) Blingstef dans le titre Ta voix et la mienne. C’est une dédicace à tous ceux qui nous écoutent pour les remercier de leur fidélité. Nous nous sommes rencontrés à Ouagadougou (BF) mais c’est sur internet qu’on a fait connaissance. On a vite enregistré la chanson car on ne savait pas quand est-ce qu’on allait se revoir. On a chacun besoin de l’autre pour évoluer. C’est ce qui nous donne l’espoir de continuer dans la chanson. J’ai aussi collaboré avec le rappeur allemand Mc Libéral pour la chanson Echange culturel. Et enfin pour le titre Beautiful Lady , j’ai travaillé avec Micka, un auteur amateur français, qui est l’auteur du texte et j’ai co-écris les touches humoristiques et différentes langues qu’on peut entendre sur ce titre. Obscur Jaffar, un artiste burkinabè, a aussi participé à l’élaboration de ce titre comme choriste et arrangeur.

Afrik.com : Vous êtes votre propre producteur. Quels sont vos principales difficultés ?
Féenose :
Bien sur, il y a des difficultés lorsqu’on s’autoproduit. Ce n’est pas toujours facile d’accéder aux médias. Certains dans le milieu exigent que vous ayez un agent ou manager sinon ils ne vous prennent pas au sérieux. Parfois pour s’en sortir, il faut connaitre des gens qui connaissent d’autres personnes pour vous trouver des contacts. Il y a tout un cheminement à faire. Mais c’est la vie ! Il faut se battre ! Il y en a qui ont tout sur un plateau d’argent, d’autres doivent travailler dur pour réussir. Chaque fois que je parcours du chemin, c’est un grand bonheur que je savoure ! Au départ je proposais mon travail sur un site communautaire. Un jour, des dizaines d’internautes qui ont apprécié mon travail m’ont proposé leur aide. Une histoire magique qui m’a permis de me rendre en Guinée Conakry pour enregistrer l’album.

Afrik.com : Qu’est ce qui vous a poussée à faire de la musique ?
Féenose :
Je dirais que la musique est venue tout à fait naturellement à moi. Mes parents, même s’ils ne sont pas musiciens, ont un grand amour pour la musique. Ma grand-mère paternelle a une superbe voix et chante tout le temps ! Mes trois frères sont fans de musique, même s’ils n’en font pas comme moi. Mais moi je suis tombée dans la soupe musicale ! J’ai baigné dans un environnement familial favorable à la musique. Pour moi, chanter c’est donner de l’amour autour de moi et véhiculer des messages. Je ne chante pas pour la gloire mais pour donner de l’amour. Si cela est perçu ainsi, cela me rend automatiquement heureuse. Je nourris ma petite âme intérieure avec tous ces petits instants de bonheur que je peux apporter aux autres. J’aime être en contact avec les autres, donc voilà... aussi une raison de plus. Même si paradoxalement je cultive parfois des instants solitaires volontairement pour que l’inspiration vienne.

Afrik.com : Quels sont les chanteurs qui vous ont influencée ?
Féenose :
Dès l’enfance, à l’âge de huit ans environ, dans les années 90, j’écoutais beaucoup d’artistes comme Whitney Houston, Mickael Jackson, MC Solaar, Mory Kanté, IAM, Myriam Makeba, Salif Keita, Angelique Kidjo, Missy Ellioth, Aaliyaah, 2Pac, Tracy Chapman, James Brown, Princesse Erika, Francis Cabrel, Kassav, Georges Ouédraogo... Ils m’ont donné vraiment envie de chanter, chanter pour donner de l’amour, car ces artistes me donnaient de l’amour et de la force pour affronter certaines journées. C’est comme cela que j’ai compris que c’est le métier que je voulais exercer !

Afrik.com : Vous vivez en Allemagne depuis de nombreuses années. Pouvez-vous nous dire quel regard les Allemands portent sur les immigrés africains ? Ont-ils des difficultés à s’intégrer ?
Féenose :
Cela fait six ans et demie que je suis en Allemagne, depuis novembre 2005 exactement. Et je n’ai pas de problème ici. Les Allemands sont très accessibles quand vous faites l’effort de vous intégrer et d’apprendre la langue. Ils sont très curieux et ouverts pour apprendre des autres. Au départ, ils peuvent sembler froids. Mais une fois qu’ils gagnent votre confiance, tout s’arrange. Ils accordent difficilement leur confiance, mais une fois qu’ils vous la donnent, c’est pour toujours. J’ai constaté d’ailleurs paradoxalement que ce sont parfois les étrangers qui posent problème. Il y en a qui sont là depuis vingt ans mais ne peuvent même pas dire une phrase en allemand. Certains travaillent au noir, d’autres ne respectent pas les lois. J’ai été victime une fois d’actes de racisme de la part de Turcs. A part cela, je n’ai jamais été contrôlée dans le pays. La seule fois que des policiers se sont approchés de moi, c’était dans le bus pour me demander si le soulard qui était près de moi ne m’enquiquinait pas.

Afrik.com : Avez-vous des projets en Afrique ?
Féenose :
Je souhaiterais ouvrir un studio de production pour aider les petites sœurs. L’objectif est de le mettre à leur disposition pour qu’il soit toujours accessible. En Afrique, c’est difficile de trouver un producteur. « Si vous ne couchez pas », vous n’obtenez rien. L’idéal pour moi serait de faire des allers-retours entre l’Allemagne et le Burkina-Faso pour contribuer au développement de mon pays.

Le site de Féenose

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- Les albinos toujours massacrés au Burundi


Copiright photo : Fancri et Jo du Zd83


 
 
   
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