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Haïti : le rôle des noms des plantes médicinales dans la guérison de la « djoke »
Une analyse d’Obrillant Damus, Doctorant en socio-anthropologie de la santé. La« djoke » est une maladie à causalité multifactorielle, spécifique à la société haïtienne, qui touche en particulier la population des enfants en bas âge. Cette maladie infantile ressortit à la norme d’externalité, c’est-à-dire qu’elle se fonde sur un modèle étiologique exogène. La médecine biomédicale ne reconnaît pas la djoke comme une maladie, même si celle-ci répond au critère lié à la dimension objective. C’est une maladie surnaturelle, reconnue par la nosographie populaire. Les guérisseurs traditionnels sont les seules personnes qui soient habilitées à guérir la djoke dans les communautés rurales et urbaines.

Le traitement de la djoke dépend de trois paramètres : de la façon dont l’enfant a été djoké, du type de djoke diagnostiqué et du type de djokeur. Sous le néoqualificatif de djokeur, nous désignons non seulement les individus qui sont reconnus comme des personnes susceptibles de djoker un enfant mais aussi ceux qui djokent malgré eux. Ainsi donc, il y a à établir deux types de transmission : la transmission volontaire et la transmission involontaire de la djoke. Les loups-garous transmettent la djoke volontairement. Les mères et les personnes taxées de « mauvais cœur » ou de « mauvais foie », ainsi que les individus incarnant un esprit malveillant sans qu’ils ne le sachent généralement, entrent dans la catégorie des djokeurs involontaires.

La phytonymie traditionnelle

L’étude des noms profanes attribués aux plantes « médicinales » nous permet de comprendre d’une part la dynamique thérapeutique de celles-ci, d’autre part, la relation que l’homme entretient avec le végétal. Si la phytothérapie joue un rôle de premier plan dans les itinéraires thérapeutiques qu’effectue le guérisseur à l’issue du diagnostic de la maladie de la djoke, il est utile d’expliciter les raisons sous-jacentes à leur orientation vers telle ou telle plante dans la nature en s’escrimant à saisir la mécanique symbolique liée à la phytonymie traditionnelle. Le nom profane de la plante est révélateur non seulement de ses vertus thérapeutiques mais également des croyances des usagers à son égard. La plupart de nos guérisseurs croient devoir citer le nom de la plante avant d’en cueillir des feuilles. Il parait que pour eux, si le nom de la plante n’est pas cité, on entrave malgré soi l’efficacité thérapeutique de ses feuilles. L’expression d’une reconnaissance immédiate envers la plante consiste à citer le nom de celle-ci avant d’en prendre une quelconque partie. La plante est donc en quelque sorte divinisée, en ce sens que son nom indique ses propriétés magico-divinatoires. Le nom de la plante, semble-t-il, vaut mieux que la plante elle-même. Certains guérisseurs nous cachent les noms des plantes médicinales utilisées sous prétexte que c’est un esprit qui leur montre la plante lors de la démarche phytothérapeutique : « On ne va pas cueillir une feuille n’importe quelle manière. C’est un invisible qui doit vous guider en vous disant : voici telle feuille, voici telle autre, vous allez les cueillir » (HJ).

Néanmoins, il faut souligner que le nom du végétal ne suggère pas toujours ses propriétés thérapeutiques (ou étiologiques dans la plupart des cas). C’est le cas par exemple du tabac, végétal qui avait été utilisé par les « prêtres-guérisseurs » (Sukya, turmala) précolombiens (chez les Rama, d’après Jacques Roumain [1]) pour sa propriété de provoquer des rêves extatiques au cours desquels les étiologies de la maladie leur étaient révélées. La fumée du tabac était soufflée sur le patient. Une guérisseuse de Jacmel a mentionné le tabac parmi les ingrédients thérapeutiques qu’elle utilise pour traiter la maladie « tèt ouvè [2] » des nouveau-nés : « La tête de l’enfant est « ouverte » (ou l’enfant a la maladie de la « tête ouverte ») et il vomit. Il a beaucoup de problème. Malgré tout, il suffit de réaliser peu de choses pour « fermer » sa tête (ou pour le guérir). On utilise uniquement de l’huile de ricin, une feuille de tabac, une noix de muscade. La tête est « fermée » (FJ).

D’après Claudine Brelet[3], la noix de muscade est utilisée dans la médecine des védas pour « frictionner les membres douloureux, calmer la diarrhée et les palpitations ». Dans les communautés rurales d’Haïti, le vomissement est interprété comme une diarrhée (« dyare pa wo », signifiant littéralement en français diarrhée par le haut (la bouche). Donc, la noix de muscade (fruit du muscadier) est ajoutée aux autres ingrédients pour combattre le vomissement ou la « diarrhée par la bouche ». Ici, pour la guérisseuse, le vomissement est symptomatique de la maladie « tèt ouvè ».

Le guérisseur RM utilise un épi de maïs brûlé à un certain degré, dit « maïs legba[4] », une tête d’hareng salé, un pot d’eau et sept grains de sel pour réaliser la guérison de l’enfant dans un carrefour. A cette occasion, la victime est mise sous la sous protection du Maître Carrefour, une divinité. Les Taïnos utilisaient les grains du maïs (espagnol, mahiz dans la langue amérindienne des Taïnos d’Haïti) dans l’exécution du rituel divinatoire. On distingue trois divinités du maïs dans la théogonie mexicaine : Chicome Couatl : déesse du maïs, Cinteotl : dieu du maïs, Ueitecuilhuitl Xilonen : déesse du jeune épi. « Chez les Aztèques, le guérisseur qui visitait un malade jetait quelques grains de maïs dans un récipient plein d’eau et établissait son diagnostic suivant leur comportement : s’ils flottaient en groupe, seuls, ou s’ils coulaient [5] ». Le maïs est aussi utilisé par la plupart de nos guérisseurs dans le rite de protection de l’entrée d’une maison ou de la cour. Ce rite vise en réalité à protéger l’enfant contre les loups-garous : « Vous ferez « protéger » l’entrée de la maison. Dans ce cas, il vous faudra un épi de maïs et une poignée de grains de « wowoli ou woli ». Si le loup-garou peut compter le nombre de grains contenus dans la poignée de « wowoli », il peut « manger » l’enfant. Dans le cas contraire, il ne pourra jamais le manger (KG) ».

Le symbolisme des noms

Etudions maintenant le symbolisme des noms de quelques plantes mentionnées par nos guérisseurs dans leur discours. Dans le discours thérapeutique de la guérisseuse MJ, trois noms de végétaux parmi tant d’autres accrochent notre attention : fèy twapawòl (feuille trois-paroles), fèy sèd (feuille de cèdre), fèy pajanbe (feuille pas-jambé). L’écrivain haïtien Pétion Savain, dans un roman ethnographique qu’il avait publié en 1939, semble nous dire que le nom de la plante « trois-paroles » n’est pas arbitraire mais symbolique lorsqu’il explique : « Et surtout les trois-paroles. Cette feuille indispensable à toute guérison et sans laquelle il est inutile de demander la protection du Père, du Fils et du Saint-Esprit [6]… ». D’après l’auteur, cette plante par son nom incarne la trinité. Pour cette raison, elle est une panacée, un remède pour tous les maux, puisqu’on croit qu’elle est dépositaire d’une vertu thérapeutique omnipotente. Cette plante, par ailleurs, met en exergue la dimension divinatoire de la thérapie de la djoke.

Le cèdre est un arbre qui se trouve en face de bon nombre de maisons de campagne. On croit que les loups-garous ne pourront pas s’approcher des maisons où il y a des enfants si à proximité de celles-ci il existe un cèdre. C’est peut-être pour cette raison que ses feuilles participent au traitement de la djoke. La plante « pajanbe » qui signifie littéralement (arrête, ne traverse pas, etc.) est une plante qui répand une odeur pestilentielle, laquelle chasse les mauvais esprits. On croit que le bain de feuilles de cette plante protège le bénéficiaire contre l’attaque des personnes malveillantes, « la mauvaise bouche », etc. Il parait que les feuilles de cette plante et celles du cèdre sont utilisées tant à une fin curative que préventive. MJ utilise les feuilles d’une plante nommée « fèy lougawou » dans la thérapie de la djoke transmise par le loup-garou, en établissant ainsi un lien entre la thérapie et l’étiologie. Cette corrélation repose ici sur le principe homéopathique qui consiste à réaliser un traitement par les semblables. MJ nous donne une description de cette plante tout en tenant compte de sa vertu thérapeutique « hyper-efficace » : « Il y a une plante qui s’appelle loup-garou. Le loup-garou est un végétal [7] qui est comme une plante à fleur. Si son lait tombe dans vos yeux, il en détruira les cellules visuelles. Vous prenez trois bourgeons de cette plante à fleur, que vous mélangez avec des feuilles de « pajanbe », puis vous les portez à l’ébullition (vous en faites une décoction). Si l’enfant en boit le thé, il ne mourra pas de sa maladie, même s’il était à l’article de mort ; puis, l’on constate qu’il s’évanouit, émet par la bouche des baves mousseuses avant de revenir à son état normal ».


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