Sénégal : psychose à l’université de Dakar après la mort d’un étudiant tué par la police

Rien ne va plus à l’université Cheikh Anta Diop, à Dakar, où les cours ont été suspendus suite à la mort d’un étudiant abattu par un policier d’une balle dans la tête jeudi dernier après une manifestation étudiante violemment réprimée par les forces de l’ordre. Reportage.

A l’université de Cheikh Anta Diop (Dakar),

A première vue, le calme semble être revenu à l’université Cheikh Anta Diop, où les cours ont été suspendus après la sanglante manifestation étudiante matée par la police jeudi dernier. Aucun policier à l’horizon, alors qu’il y a encore trois jours les forces de l’ordre avaient encerclé l’université, d’autres effectuant même des rondes au sein du campus. Munis de leur arme à feu, ils n’hésitaient pas à se rendre jusque dans les amphithéâtres pour guetter le moindre mouvement d’étudiants.

Malgré cette accalmie apparente, tout le monde a encore à l’esprit cette terrible journée de jeudi dernier, où Bassirou Faye a été abattu d’une balle dans la tête par un policier. Le décès de l’étudiant en première année de mathématiques, originaire de Diourbel, est survenue après la manifestation de jeudi dernier dans le campus pour réclamer les bourses attendues depuis octobre 2013. La contestation est alors violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les étudiants ripostent, leur lançant des pierres pour se défendre. La tension est vive. Certains policiers montent même jusque dans les chambres des protestataires, saccageant tout sur leur passage, tirant à balles réelles, sur ceux qu’ils trouvent sur leur chemin.

« La police les a bien matés »

Bassirou Faye a d’ailleurs été abattu dans sa chambre, devant son meilleur ami. D’autres étudiants, qui se sentaient en danger de mort, ont dû sauter du troisième étage, parfois du quatrième, pour se protéger de la police. « La police les a bien matés, ça s’est passé sous mes yeux », selon cet observateur de la vie politique sénégalaise. Le bilan des blessés est aussi extrêmement lourd : plusieurs dizaines. Ils sont actuellement soignés à l’hôpital. Et il n’est pas impossible que certains succombent à leurs blessures. Selon ce médecin de l’université, « un des étudiants, fuyant la police, est désormais paralysé de tous ses membres. Il ne peut plus se débrouiller seul. L’université le prend actuellement en charge car les autorités ont refusé de l’envoyer en France pour qu’il soit soigné ». D’après lui, les autorités doivent comprendre qu’il y a une incompatibilité entre les étudiants et la police, qui ne vivent pas dans le même monde, et ne pourront jamais se comprendre. Pour lui, « c’est une très mauvaise idée d’avoir permis aux policiers d’occuper l’université pour surveiller le moindre rassemblement de foule. Sauf que ça fait qu’attiser les tensions et surtout ce n’est pas cela qui va résoudre les problèmes des étudiants à l’université ». Une autopsie est en cours et une enquête a été ouverte pour tenter d’élucider les circonstances du meurtre de Bassirou Faye.

« Il n’y a que des problèmes à l’université »

Usés par leurs difficultés quotidiennes au sein de l’université, les étudiants ont multiplié les grèves au cours de l’année, réclamant leur bourse, qu’ils attendent patiemment depuis octobre 2013. Ce sont pourtant bien ces bourses qui leur permettent de vivre, rappellent-t-ils souvent. Mardi, la majorité des étudiants ont enfin perçu leurs bourses. Une façon pour le pouvoir de faire taire les contestations. Mais le retard de cette dernière est loin d’être leur seul tracas. Loin de là. « Il n’y a que des problèmes à l’université ! », lance cet étudiant qui ne cache pas son désespoir. Selon lui, « rien ne va : le logement, les bourses qui tardent à venir, la restauration, les professeurs qui rendent nos copies quand ça leur chantent, donnant des notes au hasard qui ne correspondent pas à la réalité. Sans compter l’administration arrogante, qui ne respecte pas les étudiants et refuse de leur fournir toute information. Il y a aussi des problèmes dans l’orientation des élèves. Des jeunes décrochent le BAC mais ne sont pas orientés à l’université faute de place ».

Face à cette crise, le recteur de l’université, Ibrahima Thioub appelle au calme, promettant de résoudre les problèmes dans de bonnes conditions. Ces promesses suffiront-elles à apaiser la situation ? D’autant que les étudiants réclament la démission du ministre de l’Enseignement supérieur, du ministre de l’Intérieur ainsi que du chef de la police. Le chef de l’Etat, Macky Sall, qui a ordonné le départ des policier du campus universitaire, a également rendu visite aux blessés suite à la répression policière de jeudi dernier. Un geste loin d’être suffisant pour nombre d’étudiants qui regrettent que le pouvoir agissent toujours lorsqu’il y a mort d’homme.

Pas plus tard que juillet dernier, lors du mois de Ramadan, un autre étudiant, Saer Boye, est mort suite à une altercation avec un de ses camarades dans la file interminable du restaurant universitaire, sans doute trop petit pour servir les près de 80 000 étudiants de l’université.