Le jeu du rectangle enflamme les rues de Kinshasa

De curieux rectangles ont envahi les rues de Kinshasa, en République démocratique du Congo. Des aires de jeu à même le sol où l’on peut gagner ou perdre des objets de la vie quotidienne à l’occasion d’un jeu inventé de toutes pièces par la jeunesse locale.

Par Firmin Mutoto Luemba

La nature n’aime pas le vide. La jeunesse de Kinshasa, bouillante, débrouillarde, ingénieuse, s’est créée son propre jeu, localisé dans son propre environnement : la rue. Un jeu qui n’a pas de nom, mais que l’on pourrait appeler prosaïquement « Jeu du rectangle ». Des rectangles, tracés à même le sol, poussent un peu partout à Kinshasa. L’espace : environ cinq mètres de longueur sur trois de largeur. Les dimensions du terrain sont toutefois susceptibles d’être agrandies en fonction des prétentions des joueurs.

Les prétendants : ils sont deux et jouent à tour de rôle. Chacun se place le long d’une même largeur. L’enjeu : intéressant et intéressé. Chacun amène ses « armes ». Elles sont de diverses natures, généralement des objets d’usage courant, des boites de conserve, des friandises ou autres produits alimentaires, ou encore des cosmétiques. Tout est alors disposé à l’intérieur du rectangle. La règle : les deux joueurs tiennent des anneaux, faits juste à la dimension des produits mis en jeu. A tour de rôle, ils doivent les lancer sur ces derniers, de façon à les enlacer. Celui qui réussit son tour d’adresse gagne le produit « capturé ». Le match ne prend fin qu’à épuisement des objets engagés. Sans arbitre, le seul juge de la partie demeure l’élégance, l’honnêteté des participants ou, à défaut, la sanction du public, de plus en plus nombreux autour de ce spectacle venu de nulle part.

Ne pas rentrer bredouille

La pratique, date de quelques années seulement, et a pris naissance aux abords des importants marchés de la capitale. Ses adeptes sont avant tout des marchands ambulants. Telle une pause qu’ils s’imposent entre deux longs trajets. Ou au sortir d’une journée peu reluisante, ces petits commerçants à la criée mettent un point d’honneur à ne jamais rentrer bredouilles à la maison. « A défaut de francs congolais dans la gibecière, autant multiplier ses marchandises en piquant gentiment chez l’autre », font remarquer les amateurs. Et, jusque-là, le système marche plutôt bien. Les perdants, étonnamment, s’inclinent avec fair play. Quitte à solliciter une revanche.

De nombreux jeux de hasard, basés sur les gains financiers, existent dans le monde. Le Kinois, aime, pour sa part, à s’organiser en autarcie relative tout en appliquant à la lettre le fameux article 15 de la Constitution populaire qui stipule : « débrouillez-vous ». Alors il a créé un jeu qui lui ressemble, avec des règles propres et où il exerce son propre contrôle. Ici, dans leur « jeu du rectangle », le facteur de réussite n’est pas le hasard ou la chance : c’est l’adresse et la technique. Ces jeunes pris globalement pour des voyous, appliquent pourtant, à leur manière et à leur niveau, le principe d’autodétermination. Tout en s’amusant et en faisant des bénéfices, ces clients du petit rectangle bien achalandé ne sont pas tenus par ailleurs de payer une quelconque patente… Reste à trouver un nom à ce jeu, et à respecter, en conséquence, les droits sur la propriété intellectuelle, dans un pays qui ne sait pas ce que cela signifie.