L comme Langue

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

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Langue

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J’ai un rapport charnel à la langue arabe. J’aime les sonorités de ma langue natale, j’aime le fond et j’aime la forme de l’arabe: ce que veulent dire les mots – toutes les langues n’ont pas les mêmes mots, car toutes les cultures ne voient pas le monde de la même façon – et je me délecte comme d’une musique des sons particuliers de ma langue atavique.

J’aime en particulier ces lettres que les étrangers trouvent difficiles à prononcer, et qui distinguent notre langue parmi d’autres, les « h » râpeux que l’on trouve dans des mots comme helou (joli) ou hobb (amour), j’aime les « ââ » profonds du mot ‘ayn (source) ou du prénom Alya, j’aime les « h » légers de mots comme hawa (vent) ou ahlan (bienvenue), j’aime la hamza, qui n’est pas un son mais une syncope, un soupir musical, comme dans les mots asma’ (cieux) ou ghina’i (chantant), j’aime que l’arabe distingue le « s » léger du « s » lourd, le « t » discret du « t » balourd, le « y » bien appuyé du « i » qui ne fait que passer.

Quand j’apprenais l’arabe, pendant mes années d’études aux Langues-O à Paris ou à l’Université américaine du Caire, je passais des heures à lire des journaux arabes à haute voix, des pages de nouvelles, pour m’imprégner comme dans un bain sonore de toutes ces pleines et riches sonorités de cette langue que je me réappropriais, comme une part organique de moi-même dont j’aurais été amputée, et que je retrouvais. Prendre plaisir à apprendre la langue de ses ancêtres. Comprendre ce que disent les gens dans la rue. Goûter les paroles d’une chanson.

Ici à Paris, justement, sur l’une des radios orientales de France, passe une chanson libanaise. J’écoute, et me délecte non pas la langue arabe, non, de la langue libanaise, avec son parler particulier, ses intonations propres, son goût, sa pulsion, et son rythme. De toutes les langues arabes parlées c’est bien sûr la langue libanaise que je préfère, même si j’en parle d’autres, c’est celle que je trouve la plus belle la plus musicale la plus harmonieuse à l’oreille, et je suis consciente de l’énorme subjectivité, de l’énorme émotivité, de cette déclaration, comme de toutes les déclarations d’amour.

« Wou yezhar wou yetball alf mawsem fell… »: je savoure ce vers tiré d’une chanson de Fayrouz comme on savoure une musique, comme l’on peut savourer pareillement, à la fois pour leur sens, leur sonorité et leur mélodie, et par amour pour une langue, des vers comme le suggestif « M’illumino d’immenso » de Ungaretti ou le pulsé « My love is strenghtened though more weak in seeming » de Shakespeare. Au Liban, j’aime la manière toute particulière d’entendre prononcer des mots de tous les jours, comme zayt (huile), en ouvrant bien le « a » et en descendant bien sur le « y », walaou? (vraiment?) dont le point d’interrogation est inclus dans l’accent tonique de la voix, amh (blé) pour la consonance biblique de ce mot essentiel, et mille autres sons, mots, et phrases.

Langue: le mot qui désigne un parler désigne aussi l’un des organes les plus intimes du corps. La langue: le rapport le plus intime entre soi et une culture. Sa culture natale. Ou d’adoption. Car on peut adopter plusieurs langues, plusieurs cultures, comme moi qui parle trois langues arabes et cinq langues d’Occident, qui adore apprendre des langues étrangères, et adorerais en parler tellement plus encore.

Mais l’on n’aura toujours, comme l’on n’a qu’une famille biologique, qu’une seule langue maternelle. La langue de votre corps: votre langue charnelle. Qui seule vous fait vibrer.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher