Des journalistes africains soignent ensemble les plaies de l’exil

Empêchés d’exercer leur métier, parfois brutalisés, les journalistes issus de pays soumis à la dictature sont souvent contraints à l’exil. Rencontre, en France, avec une association qui les accueille, les oriente et leur permet de conserver une activité intellectuelle.

 » L’exil, c’est la nudité du droit « , écrivit un jour Victor Hugo. Loin des siens, l’amertume se mêle d’un sentiment de dénuement auquel n’échappent pas les journalistes africains. C’est pour pallier cette souffrance qu’existe l’association Journalistes africains en exil (J.AF.E), fondée en France en juin 1999. Elle regroupe une trentaine de journalistes issus du Sierra Leone, du Cameroun, du Rwanda, de l’Ethiopie, du Burundi, des deux Congo, de l’Algérie et de la Tunisie.

Un journaliste camerounais, Eyoum Nguangue, préside cette amicale qui réunit une partie de  » la deuxième génération des confrères chassés de leurs pays. Au début des années 90, le mouvement de démocratisation a fait fleurir des vocations. Ils se sont découverts, se sont engagés et finalement le piège s’est refermé sur eux.  » Le piège : l’interdiction d’exercer son métier, les journaux mis au pas, l’intimidation, la prison souvent, parfois la torture ou pire encore.

Pour beaucoup de ces jeunes journalistes africains, le tournant des années 1995 a donné le signal du départ vers l’exil. C’est après avoir découvert J.AF.E par des ONG telles que Reporters sans frontières (RSF) ou la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), entre autres, que certains se font peu à peu connaître à Eyoum.

Surtout, continuer à écrire

 » L’arrivée est dure. Ils travaillaient et sont brusquement oisifs. Même en prison, beaucoup ont alphabétisé leurs codétenus. Leur statut social, voire leur prestige était intact dans leur pays d’origine. En France, ils sont anonymes. Le décalage ressenti est forcément déstabilisant « , confie le président :  » Notre première action est de les aider à dire leur solitude, le choc du changement.  » J.AF.E. est aussi l’endroit où l’on peut verbaliser les souffrances subies avant l’exil.

Tout vaut mieux que de condamner au silence ces professionnels du verbe. J.AF.E. s’attache ainsi à combattre l’inactivité intellectuelle, en organisant des réunions-débats autour des thèmes majeurs de l’actualité africaine.  » Nous proposons aux gens de se former, et surtout de continuer à écrire « , poursuit Eyoum Nguangue. Le livre  » Comment la France traite l’asile politique, lettres à nos mères restées au pays « , publié en octobre de cette année aux éditions de L’Harmattan à Paris, répond d’abord à cet objectif.

Un projet de site web est également en cours. J.AF.E. y réalisera son double projet : d’abord, donner un espace où se retrouver aux journalistes africains exilés en France ; ensuite, les accompagner dans leurs démarches administratives en vue d’obtenir le statut de réfugiés politiques. Cette mission est déjà abordée très concrètement. A J.AF.E., on apprend à présenter un dossier à l’OFPRA*, à se comporter efficacement lors des entretiens, à débrancher son portable…

Une fois réglée la question de l’urgence sociale, il reste à témoigner. Parler du pays comme les  » grands médias  » ne sauraient le faire, débrouiller l’écheveau des tensions contradictoires : c’était le métier de ces journalistes. Une profession que, pour beaucoup, l’exil a transformée en mission.

* OFPRA : Office français de protection des réfugiés et apatrides