21 janvier 2018 / Mis à jour à 21:30 - Paris  Newsletter  /    Alertes e-mail  /    English edition  /    Flux
Bénin - Togo - Musique - Vidéos
Noire Velours chante le Black is beautiful

« Black Is », c’est le cri d’amour de Noire Velours. Le premier single de cette jeune chanteuse, alias Christelle Anoumou, vient de sortir sur la scène togolaise où elle vit, et sur Youtube. La béninoise a rencontré son public ce début d’année 2017 en arrivant en force avec son univers soul dynamique, profond et « afroptimiste ». Et la jeune chanteuse de 25 ans à la voix suave a plus d’une note sous le pied à nous proposer. Zoom.

« Il nous faut mieux nous connaitre pour mieux nous aimer »

Afrik.com : Comment votre aventure musicale a-t-elle débuté ? _ Noire Velours : C’est ma tante Huguette qui m’a donné le gout de la musique car elle chante aussi, on partageait des scènes au Bénin. Ce qui a été difficile, au début, pour mes parents, c’est que je veuille lâcher mon job (je suis graphiste de formation et j’ai une agence de communication) pour m’investir totalement dans la musique. Ils craignaient pour mon avenir et c’est normal en tant que parents mais j’ai réussi à les convaincre. J’ai une petite sœur, Urielle. Elle a toujours été ma 1ere fan, elle m’a beaucoup soutenu, elle est fière de moi. Aujourd’hui, j’ai des musiciens géniaux, ils sont pro, ils sont bons, c’est le groupe « Dasséfo groupe » ; ils m’ont beaucoup guidé et aidé. J’étais un peu intimidé au début mais ça se passe super bien, ils ont de la bouteille. Je ne veux personne d’autres pour m’accompagner sur scène.

Afrik.com : Pourquoi le titre BLACK IS ?
Noire Velours :
Au début, parce que je voulais crier haut et fort ce que je dis, tout simplement. Black is really beautiful. Ce qui m’a touché est ce que le monde extérieur peut penser du noir, de la personne noire, et ce que nous-même nous pensons ainsi que ce que nous devrions penser normalement, c’est-à-dire que la personne noire est aussi capable que les autres. Ma chanson est sans fin, parce que selon sa sensibilité on peut y ajouter ce que l’on souhaite. J’aimerais donc que tout le monde s’approprie cette chanson selon ses désidératas.

Afrik.com : Comment vous est venue l’idée d’évoquer la fierté noire ? Pourquoi cette thématique vous parle tout particulièrement ? _ Noire Velours : Je suis née en France. Et il y a quelque chose qui m’est restée depuis l’enfance, c’est la façon dont les gens pouvaient nous traiter différemment selon la couleur de notre peau. Même entre personnes noires, je remarquais que nous faisions une différence selon la teinte plus ou moins foncée de la peau de l’autre et selon les pays de provenance. J’ai toujours trouvé ça étrange et choquant ! Puis, j’ai frontalement était victime de racisme, dû à ma différence. A mes cinq ans, j’avais une maitresse particulièrement méchante parce qu’elle était raciste, elle se comportait différemment avec moi, et les enfants de ma classe se comportaient de la même manière qu’elle, ne voulant pas jouer avec moi car leurs parents le leur interdisait, du simple fait que j’étais noire. Cela m’a profondément marqué. Il faut dire que je n’ai pas grandi dans une grande ville et j’étais la seule noire de ma classe. Et j’ai alors demandé à mes parents avec mes mots d’enfant « pourquoi je suis noire ?? ». Ils me répondaient sans cesse que c’était parce que Dieu m’a faite ainsi. Ils ont tout fait pour me faire intégrer le fait qu’être noir n’était pas une mauvaise chose, n’était pas péjoratif mais je doutais toujours. Maman a alors dit qu’il faut vraiment qu’on rentre en Afrique. Une fois de retour en Afrique, la 1ere chose avec laquelle on m’a accueilli c’était « yovoyovo bonsoir »*. J’étais déboussolée et je me suis dit « ici aussi je ne vais pas être accueillie et intégrée comme je l’aurai souhaité. Je n’avais que 5-6 ans mais j’étais clairement consciente de tout cela. J’ai ensuite quitté le Bénin pour venir m’installer au Togo. Et les discriminations ont continué entre moi et les autres cette fois, selon la couleur plus ou moins foncée de nos épidermes. Pour tout le monde, c’était très important apparemment. Je me disais que je ne suis pas plus jolie qu’une autre seulement parce que je suis plus claire mais c’est comme cela qu’on me percevait. J’ai compris qu’il fallait que cela s’arrête.

Afrik.com : Votre morceau fait un peu écho à l’actualité concernant justement des hommes noirs, immigrés clandestins vendus en Libye comme esclave. Cette actualité vous touche ? _ Noire Velours : Je me sens fâchée parce que cela me renvoie en fait à l’état déplorable de nos pays. Si ces gens lâchent tout pour aller dans un pays qu’ils ne connaissent pas et tombent dans ce genre de piège, c’est que nos dirigeants gèrent mal nos états. Il n’y a pas assez d’opportunités ici pour que chacun trouve sa place, c’est comme un cauchemar lorsque je pense qu’en 2017, il peut se passer des choses de la sorte, je me sens touchée et c’est difficile pour moi d’en parler. J’aurai pu être de ceux-là, ça nous concerne tous. Il est important que nous élevions nos voix pour dire « Stop » car c’est inadmissible. Selon moi, chaque pays africain devrait se sentir concerné et faire ou dire quelque chose à ce sujet. En premier lieu, les dirigeants doivent agir. Toutefois, la société civile aussi doit s’organiser pour que cela ne soit pas qu’un fait divers, quelques « likes » sur Facebook et basta. Il faut aussi des sanctions car ce qui se passe en Libye, c’est juste dégueulasse.

Afrik.com : Dans votre morceau vous évoquez la génération future en disant « qu’est-ce que je vais dire à ma fille ». Pour vous, en quoi est-ce important de transmettre le beau et la fierté d’être noire aux générations futures ? _ Noire Velours : Simplement parce que j’ai été triste de constater que même chez nous en Afrique nous ne sommes pas conscients que le fait d’être noirs ce n’est pas une tare ! Même dans notre génération, on entend tout le temps « ah ! Les blancs sont trop intelligents etc » Nous ne nous sentons pas égaux à eux, c’est grave… J’aimerais arriver à effacer le fait que les africains remarquent qu’ils sont noirs mais qu’ils sont des êtres humains avant tout avec les mêmes capacités que les autres. Que les gens soient conscients que ce n’est pas parce que nous sommes noirs que nous devons être en retard, sale ou paresseux par exemple.

En France, c’est autre chose, j’ai trouvé que les noirs sont très communautaires et je ne comprenais pas pourquoi ? J’ai compris par la suite que c’est le rejet des autres qui les y poussent. A la TV, au journal de 20h par exemple, on parlait des noirs comme d’un fléau, tu restes un noir malgré les diplômes et autres… la société française ne te perçoit que par le prisme de ta couleur de peau et avec les préjugés négatifs qui vont avec. J’ai même connu d’autres noirs qui ne voulaient pas se mélanger avec les leurs de peur d’être associé au mal, au mauvais.. ; Les antillais, eux, pour la plupart, sont racistes contre les Noirs d’Afrique, on n’est pas sorti d’affaire (rire). Là-bas, on me prenait pour une antillaise dû à la couleur de ma peau. Ca me choque terriblement des filles ou des hommes beaux mais taxés de moches car pas clairs de peau. (silence) Cette affaire de « blanc et noir » c’est une grosse étape de ma vie jusqu’à présent.

Afrik.com : Votre chanson parle des noirs fiers, sage, heureux, etc.. Est-ce pour faire un pied de nez à toutes celles et ceux qui considèrent encore le noir comme un sous-homme et qui font preuve de racisme ? _ Noire Velours : Je n’ai pas pensé à eux j’ai pensé à ceux sur le continent qui ont besoin d’entendre que le noir peut aussi être positif, talentueux, beau etc.. Nous nous auto-flagellons beaucoup en tant que noirs, souvent parce qu’on ne s’est pas donné assez de valeurs nous-mêmes. Etre noir, il ne faut pas le voir comme une tare et là, nous aurons gagné une partie de la bataille. Il faut que nous associons davantage le noir a des choses plaisantes et positives ! Je n’ai rien à dire aux racistes, ils sont ignorants, mais nous il ne faut pas écoute ça ; être noir c’est une richesse.

Afrik.com : Votre style est lui-même « pro black ». Vous êtes nappy et arborez de nombreux foulards en tissu africains, n’est ce que de l’esthétisme ou est-ce plus profond, plus voulu pour être identifiée comme une Africaine par tous ? _ Noire Velours : Mon style est très changeant selon mon humeur, selon ce qui me plait je veux que les gens se focalisent sur ce que je dis donc j’aime me camoufler. Sur scène par contre, j’aime mettre le pagne en valeur avec du cuir, de la dentelle, je ne sais jamais comment porter le pagne mais je veux créer le style néo africain moderne, j’improvise et me fait plaisir. J’aimerais aussi créer dans ce domaine, mettre au goût du jour la consommation du pagne de façon jeune et moderne. Par contre, ma démarche va plus loin au-delà de la mode car je pense qu’il faut que l’on produise nous-même nos pagnes. Cela serait meilleur. Nous nous serons alors vraiment réapproprié notre culture.

Afrik.com : Dans ce monde qui est le nôtre et qui vomit l’Afrique, dites-nous pourquoi êtes-vous fière d’être Africaine ? Et pourquoi avez-vous besoin de le clamer à la face du monde, au travers de cette mélodie ? _ Noire Velours : J’ai un peu parcouru l’histoire du Bénin dont mes parents sont originaires, à l’époque de Béhenzin, et ai découvert une culture riche avec des procédures, de l’or, une administration bien organisée etc. On était en avance et je trouve que c’est à célébrer mais à l’école, on ne nous apprend que l’esclavage, comme s’il n’y avait que cela qui avait compté (soupir) c’est dommage ! Cela a été une démarche personnelle encouragée par ma mère qui est très proche de sa culture. C’est elle qui m’a communiqué l’envie d’en savoir plus sur mes ancêtres. J’étais en fait à la quête de « qui suis-je ? » Nous avons tant de richesses perdues qu’il serait tant que nous arrêtions de vouloir s’approprier la culture des autres, et que nous redécouvrions la nôtre. Il y a beaucoup de beautés dans l’art et les langues africaines. Nous avons un continent magnifique. Je pense qu’il nous faut mieux nous connaitre pour mieux nous aimer.

Afrik.com : Finalement, cette belle chanson est un hommage à la peau noire, un cri du cœur… Étais-ce vitale pour vous ? _ Noire Velours : Je ne suis ni écrivaine ni politicienne, mais je voulais faire ma part. Je trouve triste les idées toutes faites sur les noirs, c’est affligeant ! Je voulais apporter un discours constructif et valoriser la peau noire, le fait d’être africain. Quitte à ce que ce soit une obsession, qu’elle soit positive et aide d’autres personnes. L’être humain peut être une multitude de choses, c’est facile de se perdre par rapport à qui nous sommes vraiment, il faut donc avoir un noyau, il faut savoir qui nous sommes pour faire les choses bien et de façon unique !

Afrik.com : A un moment donné, dans votre morceau, vous évoquez tout de même les racistes en disant, « ils ont failli y arriver… »
Noire Velours :
Regardez par vous-mêmes, mêmes les stars que nous adulions comme Beyoncé ou Lil Kim se sont éclaircies la peau et ne sont plus noirs comme à leurs débuts. Comme pour dire que quand tu es trop noir, tu ne peux pas réussir. Je m’adresse aussi aux publicitaires et directeurs de publication des magazines qui véhiculent le même message ! Je m’adresse à ce monde de faux et à mes jeunes sœurs et frères qui veulent que nous nous éclaircissions la peau, or en 2017, ce n’est pas possible de voir les choses ainsi. Je constate toutefois que c’est un échec car je perçois un éveil des noirs qui se disent bien et beaux tels qu’ils sont, et sont fiers d’eux.

Afrik.com : BLACK IS est votre 1er single sorti en radio. Mais vous ne préparez pas d’album sur lequel il figurera pour le moment. Vous travaillez avant tout avec votre ressenti, sans programmer, expliquez-nous plus en détail votre démarche artistique ? _ Noire Velours : Je crée, si j’ai une idée, je fais les paroles ou alors la mélodie d’abord, je me sens libre de n’avoir ni délai ni nombre de morceaux prédéfinis ; possible que cela aboutisse sur un album, ou que je fasse un album de reprises. Je suis absolument fan des Toofan et j’aimerais beaucoup travailler avec eux. Ils ont quelque chose de très locale, ils subliment notre culture et se sont de grands travailleurs. J’admire aussi Angélique Kidjo, c’est une grosse partie de mon inspiration, et j’aimerais bien collaborer avec elle aussi sur un projet musical. Pour un album et une tournée, je me laisse encore un peu de temps pour continuer à me former et progresser. Rendez-vous donc pour cela dans deux, trois ans ! Pour l’instant, je me cherche encore artistiquement, et là aussi, je me pose cette même question : qui suis-je ?

• Yovoyovo bonsoir : Expression usuelle pour dire bonjour aux visiteurs étrangers Occidentaux.



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