24 avril 2014 / Mis à jour à 10:14 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
dossier : Prostitution

RDC
Prostitution : Plongée au cœur de "Kinshasa by night"
Le phénomène prend de l’ampleur dans la capitale congolaise. Kinshasa la nuit… Nombre de visiteurs de la RDC rêvent de voir la capitale pour en découvrir l’autre face. Comme toutes les grandes villes du monde, elle offre, le soir, un spectacle particulier. Des filles de joie, des prostituées, se postent, de plus en plus nombreuses, devant ou à l’intérieur des bistrots, sur les terrasses ou dans les boîtes de nuit… Reportage.

Par notre correspondant à Kinshasa

Un tour dans la ville de Kinshasa, la nuit, notamment dans les communes de la Gombe, Kintambo, Limeté ou Bandal ainsi que les quartiers Matongé et Bon marché, permet de découvrir comment la prostitution a atteint son paroxysme, ainsi que l’âge des « pratiquantes » de ce qu’on appelle « le plus beau et le plus vieux métier du monde ».

Dans la plupart des cas, les difficultés et la misère que traversent les Congolais sont à la base de l’exercice de ce métier. Cependant, les raisons divergent. « je vis seule, avec une amie. Nous sommes toutes les deux orphelines de père et de mère. Nous devons nous débrouiller pour survivre. Et il n’y a pas d’autres choix que de faire de la prostitution », nous confie Jeannine, 19 ans.

Contraintes par la misère et la guerre

Devant la boîte de nuit Chez Ntemba, Sylvie, 21 ans, est « pré positionnée » pour aller avec le premier venu. « Je n’ai pas le choix, monsieur le journaliste. J’ai une gamine de 3 ans, il lui faut tous les jours du lait, à manger, des habits, etc. Je suis une déplacée de guerre. Je ne sais pas où se trouvent mes parents. On s’est séparé à Uvira (Est) sous les coups de balles, lors de la guerre de 1998 et depuis lors je n’ai aucune nouvelle ni de mon père ni de mes 3 sœurs » explique-t-elle pleine de colère. Et Laure, 16 ans, de compléter : « tout ceci, c’est la faute à vous les hommes. Vous aimez seulement le sexe et quand la fille est grosse, vous l’abandonnez. Moi, mon mec m’a abandonné quand il a appris que j’étais enceinte. Depuis 3 ans, aucun signe de vie. J’ai une fillette de 2 ans, et comment elle et moi-même allons-nous survivre ? C’est irresponsable ! », conclue-t-elle.

Le commerce du sexe, puisqu’il faut en parler ainsi, a aussi un prix. Il est souvent fixé à la tête du client. « Cela dépend du partenaire. Pour les expatriés(surtout les fonctionnaires de la Monuc), je demande 100 dollars US ou 80 par rapport au temps qu’on ferra. Pour les Congolais, c’est 50 dollars. Quand ils n’en ont pas, j’accepte même 20, cela dépend », explique Sabine, 18 ans. « Pour ma part, affirme Gisèle (17 ans), je suis un peu exigeante. Quand c’est encore tôt (20h-22h), je demande 50 à 80 dollars ; mais quand c’est tard (23h-1h), je monte aussi les enchères jusqu’à 150 dollars. Et si c’est toute la nuit, c’est plus », nous confie-t-elle. Eliane, est plutôt modérée : « l’essentiel pour moi, c’est d’avoir l’argent ; ne jamais rentrer à la maison sans rien. Chez moi tout se discute, pourvu que je gagne. Cela varie généralement entre 20 et 100 dollars, selon les circonstances et les jours (jours de la semaine et week-end) » Tatiana, 20 ans, regrette, pour sa part, le départ des militaires de l’Eufor (force européenne). « Ils donnaient plus que tout le monde. Pour un simple "coup" de 10 minutes, ils n’hésitaient pas à donner 100 dollars ! C’était les bons payeurs, il faut qu’ils reviennent », ajoute-t-elle.

Les risques du métier

La prostitution est également un métier à risque, parfois même à haut risque. Et les bourreaux des filles sont bien identifiables. « C’est souvent des policiers, affirme Tatiana. Ils nous dérangent en nous demandant des pièces d’identité. Parfois, si tu montres les pièces que tu as, ils demandent même la carte de baptême, alors que tout le monde n’est pas chrétien dans ce pays, s’étonne-t-elle. Tout cela, c’est pour que tu leur donnes l’argent et si tu n’as pas, ils demandent de coucher avec toi. C’est très triste », renchérit-elle. « Mais il y a aussi les Shégués (enfants de la rue), qui nous dérangent », déclare Sylvie. Mais ils sont aussi nos « coopérants », c’est-à-dire, ils vont nous chercher des mecs. Après il faudra leur trouver quelque chose en signe de commission, et si les comptes sont bons, il n’y a pas de problèmes. »

D’autres risques tiennent aux différentes maladies auxquelles sont exposées les jeunes filles. Elles en sont conscientes. « On se protège avec les préservatifs, mais il y a beaucoup d’hommes, parfois des autorités politiques de ce pays qui refusent l’utilisation du préservatif. Mais devant l’argent, on succombe », poursuit Sylvie. De son coté, Laure (la plus jeune), « se protège par la prière ». « Avant de sortir, je prie, je dis à Dieu : ce que je vais faire ne te plaira pas je le sais, mais protège moi ta fille, car je n’ai pas d’autres sources de revenu. »

Le commerce de sexe, il est difficile d’enrayer aujourd’hui ce fléau. Le mal est si profond qu’il demanderait une thérapeutique appropriée qu’il faudrait appliquer à toute la société congolaise. Aussi, « tant qu’à côté de la misère, le goût de l’ambiance demeurera chez les Kinois (habitants de Kinshasa), il faudra peut-être trouver des solutions ailleurs, car parfois il est difficile de résister tant au charme de ces filles de rue qu’à l’ambiance qu’offrent les boîtes de nuit », nous a confié un psychologue au cours de cette enquête.


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