Les conséquences de la politique sanitaire sur la société française

Dans son avis du 22 septembre 2020 sur le « contrôle renforcé de l’épidémie », le Conseil scientifique Covid-19 s’interrogeait sur les mesures politiques à prendre. Il indiquait alors qu’il « aborde ces questionnements en privilégiant un point de vue sanitaire », reconnaissait que « des aspects économiques plus généraux sont signalés en raison de leur importance », mais estimait que cela « ne relève pas de ses compétences » (page 26-27).

On se demande ainsi à quoi servent l’anthropologue et le sociologue qui font partie de ses membres. Quatre jours plus tard, les deux prix Nobel d’économie 2019 Abhijit Banerjeeet Esther Duflo (qui sont mari et femme dans la vie) appelaient dans le journal Le Monde à un reconfinement général de la population pour « sauver Noël ». Le lendemain (27 septembre), le ministre de la Santé, Olivier Véran, déclarait dans les médias que « il ne faut pas avoir peur du télétravail ».
Enfin, certains journalistes ont inventé, ces derniers jours, une nouvelle étiquette à coller sur le tiroir dans lequel ils voudraient ranger ceux qui ne partagent pas l’opinion qu’ils défendent avec le gouvernement : les « rassuristes ». Constatant la peur des personnels hospitaliers d’être à nouveau débordés, ils n’en tirent pas la seule conséquence qui s’impose : non pas soutenir des mesures qui étouffent la vie sociale mais exiger du gouvernement qu’il remette enfin à niveau l’hôpital public.
Tous ces propos indiquent ce que pensent globalement les élites françaises, du moins celles et ceux qui contrôlent la parole publique. Las, pendant ce temps-là, d’autres réalités leur sont invisibles. Au risque de ne pas « rassurer », il faut en effet avertir que la prochaine catastrophe ne sera pas virale mais économique et sociale, et qu’elle ne concernera pas les élites privilégiées mais d’autres catégories sociales bien plus vulnérables.

La deuxième vague n’est pas virale mais économique et sociale

Selon les calculs de l’INSEE, la gestion de la pandémie aura fait perdre à la France une dizaine de points de Produit Intérieur Brut (PIB), un recul inédit depuis la 2ème Guerre mondiale. Pour comparaison, la crise de 2008 avait entrainé, l’année suivante, un recul de moins de 3% du PIB. Le taux de chômage devrait également dépasser les10% à la fin de l’année où un million de chômeurs sont attendus selon le directeur de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques.

Ce recul historique, qui ne concerne pas toutes les professions, touche massivement les secteurs du commerce et de l’artisanat, des services aux entreprises et aux ménages, ainsi que les artistes. Cibles privilégiées des mesures contraignantes du gouvernement, le secteur événementiel, l’hôtellerie et la restauration payent un lourd tribut, surtout les franges les plus précaires de leurs salariés : intérimaires et saisonniers.

La France étant le pays le plus touristique du monde, ce secteur représentait en 2018 près de 3 millions d’emplois et environ 7,5% du PIB. Ceci a particulièrement affecté la capitale ainsi que les régions méditerranéennes dépendantes du tourisme estival. Grâce au chômage partiel de leurs employés et aux aides de l’Etat, ces sociétés dépendant du tourisme ont survécu lorsque leur trésorerie leur permettait une année à perte. Les autres (beaucoup de petites entreprises familiales) ont déjà fermé boutique.

Et la plupart disparaitront si 2021 ressemble à 2020. Au final, ce sont à nouveau les entreprises et les salariés les plus vulnérables qui sont les plus impactées par la gestion de la crise. Ce n’est pas un hasard si l’INSEE comptabilise nettement plus de morts du Covid parmi les étrangers et les immigrés et constate que le département ayant connu la plus forte hausse de mortalité en mars-avril 2020 est la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine.

Comme l’écrit la DREES dans son dossier du mois de juillet, « le cumul des inégalités face à l’épidémie et face au confinement font ainsi de la crise sanitaire actuelle un fort révélateur d’inégalités sociales ».

La peur est toujours mauvaise conseillère

Par ailleurs, la combinaison de la détresse économique et sociale objective et de la peur ressentie par les personnes les plus fragiles, du fait d’une communication politique et médiatique terriblement anxiogène, a déjà et aura encore longtemps des conséquences sur la santé physique et mentale : augmentation des consommations de tabac, d’alcool et probablement d’autres drogues, anxiété, insomnie et autres troubles du sommeil, dépression, etc.

Sans parler des effets de la peur de la mort, de la culpabilité et des éventuels syndromes post-traumatiques et symptômes obsessionnels chez les personnes infectées et autres « cas positifs » dépistés. Chacun s’accorde à dire que le premier devoir du gouvernement comme de chaque citoyen est de protéger les personnes « à risque », mais il est temps de considérer que la vulnérabilité est tout autant psychosociale que physiologique.

Il est temps de rappeler que l’OMS elle-même, dans le préambule de la constitution, définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». A négliger les sujets fragiles autres que les personnes âgées, on risque fort de provoquer d’autres maladies mortelles dont les effets se feront sentir pendant de longues années.

De même qu’à trop endetter l’Etat pour maintenir le niveau de vie des salariés privés d’activité, on risque fort d’hypothéquer plus encore tout l’avenir des services publics, à commencer par celui de la santé. Enfin, c’est à nouveau la constitution de l’OMS qui déclare qu’« une opinion publique éclairée et une coopération active de la part du public sont d’une importance capitale pour l’amélioration de la santé des populations ».

C’est pourquoi nous réclamons que l’on en finisse avec les décisions prises dans l’entre-soi d’un « Conseil scientifique » ou d’un cabinet ministériel, pour ouvrir en retour un vrai débat démocratique sur la politique sanitaire.

Les premiers signataires

Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherche au CNRS

Jean-François Toussaint, professeur de physiologie à l’Université de Paris, ancien président des Etats Généraux de la Prévention

Laurent Toubiana, chercheur épidémiologiste à l’INSERM, directeur de l’IRSAN