L’Eglise d’Ethiopie, doyenne des communautés chrétiennes en Afrique noire

La plus ancienne communauté chrétienne en Afrique noire est originaire d’Ethiopie. En effet, l’Eglise copte orthodoxe d’Alexandrie, en Egypte, était liée à celle d’Ethiopie avant que cette union ne soit rompue en 1959. Christine Chaillot, auteure de Vie et spiritualité des Eglises orthodoxes orientales des traditions syriaque, arménienne, copte et éthiopienne, publié aux éditions Le Cerf, revient sur cette histoire méconnue.

Christine Chaillot est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les Eglises du Moyen-Orient, de l’Ethiopie et de l’Inde.

Afrik.com : Quelles sont les origines de la communauté chrétienne orthodoxe d’Ethiopie ?

Christine Chaillot :
La plus ancienne Eglise d’Afrique est en fait l’Eglise copte d’Egypte fondée au Ier siècle de notre ère par l’évangéliste Marc, premier évêque d’Alexandrie. L’Eglise éthiopienne orthodoxe est ainsi la plus ancienne Eglise d’Afrique noire. Sa fondation officielle, qui remonte probablement au début du IVe siècle n’est pas le fait des Africains. Deux frères chrétiens provenant de Tyr (actuel Liban) firent naufrage sur les bords de la Mer Rouge et furent amenés à la cour du roi Ezana. Ces chrétienslui parlèrent de leur religion qui plut au roi. Ce dernier décida de se convertir, lui et son peuple. L’un des frères, Frumence, se rendit alors à Alexandrie pour se faire consacrer par le patriarche du lieu, Saint Athanase (mort en 373), puis il revint dans le royaume d’Éthiopie en tant que premier évêque du pays. Avant cette installation officielle, il y avait déjà eu des chrétiens en Ethiopie. Le témoignage le plus ancien se trouve dans les Actes des Apôtres, avec le baptême de l’eunuque éthiopien par Philippe à son retour de son pèlerinage à Jérusalem (Actes 8 : 26-40). On a aussi retrouvé de très anciennes pièces de monnaie à Axoum, témoignages des liens commerciaux avec le monde méditerranéen au début du christianisme, et peut-être y avait-il des chrétiens parmi ces commerçants.

Afrik.com : Pouvez-vous expliquer un peu plus l’histoire de l’union du patriarcat d’Alexandrie avec celui d’Addis Abeba ? Une union rompue en 1959 ?

Christine Chaillot :
A la suite de l’évêque Frumence, ce sont des archevêques égyptiens envoyés par l’Eglise copte orthodoxe d’Alexandrie qui dirigèrent l’Eglise d’Éthiopie. Tout cela explique les liens anciens entre ces deux Eglises. Dès la fin du XIXe siècle, les Ethiopiens souhaitèrent avoir une Église autonome ou autocéphale. Cela se fit par étapes, tout d’abord l’Eglise copte consacra des archevêques éthiopiens et finalement, en 1959, accepta la consécration d’un patriarche éthiopien.

Afrik.com : Quelle est la particularité des chrétiens d’Ethiopie par rapport aux autres chrétiens du monde ?

Christine Chaillot :
Comme on l’a dit, l’Eglise éthiopienne orthodoxe est une des plus anciennes Eglises du monde. Elle appartient à la famille dite des Églises orthodoxes orientales qui comprend également les Eglises des traditions coptes, arménienne et syriaque qui refusèrent le Concile de Chalcédoine en 451. On les appela alors « monophysites », c’est-à-dire croyant que l’humanité du Christ était absorbée par sa divinité, comme l’avait proclamé l’hérétique Eutychès. Pourtant cette famille d’Eglises croit que le Christ est un vrai Dieu et vrai Homme, sans séparation ni mélange, tout comme le croient les chrétiens catholiques, orthodoxes et beaucoup de protestants. Et c’est ce qu’ont reconnu et dit de grands théologiens de ces Eglises dès les années 1960 lors de dialogues théologiques officiels. Mais malheureusement le grand public reste mal informé à ce sujet et de nombreux journalistes et autres personnes continuent de copier ce qu’ils lisent dans des dictionnaires et ailleurs, sans être informés par des théologiens compétents.

Afrik.com : L’autre singularité de cette première Eglise d’Afrique noire, semble-t-il, c’est qu’elle ne contribue pas à l’évangélisation des autres pays au sud du Sahara ?

Christine Chaillot :
La mission catholique débuta avec l’évêque Andres de Oviedo en 1557, puis au XIXe siècle arrivèrent les premiers protestants, ce qui explique les activités de leurs missionnaires en Ethiopie jusqu’à ce jour. On m’a effectivement souvent demandé pourquoi cette ancienne Eglise d’Éthiopie n’est pas allée évangéliser les autres Africains. Cela s’explique en partie par la topographie du pays, très montagneuse, ce qui rendait les communications difficiles et ce qui explique en partie un certain isolement au niveau historique. Le sud de l’Ethiopie actuelle a pourtant été évangélisé dans les zones au sud du royaume amhara, entre la fin du XIIIe et la fin du XVe siècle. D’autre part, à la suite de l’avancée de l’Islam sur les terres éthiopiennes chrétiennes, les rois chrétiens furent occupés en priorité à défendre leurs territoires locaux. Il faut aussi dire que de nos jours un certain nombre d’Africains sont devenus membres de l’Église éthiopienne orthodoxe et que des paroisses éthiopiennes orthodoxes ont été créées dans un certain nombre de pays africains, avec un évêque en Afrique du Sud, à Johannesburg.

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Afrik.com : L’Eglise d’Éthiopie aurait emprunté des rites de l’Église copte d’Égypte. Elle aurait également hérité de certains éléments du judaïsme, comme la circoncision ou les jours de jeûne, ainsi que des croyances religieuses pré-chrétiennes ?

Christine Chaillot :
Les Ethiopiens ont reçu leurs rites de l’Église copte orthodoxe au niveau des fêtes religieuses, des jours de jeûne et autres coutumes. Mais au cours des siècles, les chrétiens d’Ethiopie se sont « inculturés » comme on dit aujourd’hui. Ainsi ils utilisent des tambours les jours de fête, pour rythmer leurs chants et « danses ». Ceci est typiquement africain. La forme de la plupart de leurs églises rappelle les huttes locales de forme ronde et avec des toits de chaume. On pourrait donner d’autres exemples. On parle des influences juives dans les coutumes chrétiennes éthiopiennes. Pourtant, la circoncision n’est pas un rite spécifiquement juif ; elle est aussi pratiquée en Afrique. Les croyances religieuses animistes se font également dans les tribus non chrétiennes. Par exemple, dans l’actuelle zone du sud de l’Ethiopie, vers le Kenya, habitent encore des tribus nomades avec leurs troupeaux dans des régions plates et très chaudes, la plupart sont animistes mais certains sont chrétiens.

Afrik.com : Pouvez-vous nous parler du pèlerinage à Lalibela, un village isolé dans le cœur montagneux de l’Ethiopie, où trois fois dans l’année (Noël, Épiphanie, Pâques) des milliers de fidèles se rendent ? En quoi consiste ce pèlerinage ? Pourquoi suscite-t-il un tel engouement ?

Christine Chaillot :
Lalibela est en fait une petite ville en pleine expansion qui joue le rôle de centre pour toute la région située au cœur des montagnes éthiopiennes à 2 630 mètres d’altitude, dans l’ancienne province du Lasta. C’est là que le roi Lalibela (mort en 1212) fit construire un monumental ensemble d’églises creusées sous terre, dans la roche. Le lieu, alors capitale du royaume éthiopien, prit le nom de son roi constructeur. Il était très difficile pour les pieux Ethiopiens de se rendre à Jérusalem. C’est ainsi que le roi Lalibela, à la suite d’une vision, fit construire une sorte de Jérusalem éthiopienne, avec des lieux qui ont des noms en relation avec la Terre Sainte : Jéricho, Galilée, le Jourdain, etc. Les douze églises du site ont été classées au patrimoine mondial de l’Unesco en 1978. C’est devenu un lieu extrêmement touristique. Les chrétiens éthiopiens viennent à Lalibela de toute l’Éthiopie en particulier pour les grands jours de pèlerinage, comme le 7 janvier qui est la fête de Saint Lalibela et qui correspond à la date du Noël éthiopien. Les fêtes principales à Lalibela sont donc le 7 janvier et le 19 juin, anniversaire de la mort de Lalibela. Jusqu’à nos jours, nombreux sont les Ethiopiens qui viennent à Lalibela en pèlerinage y compris certains qui marchent de nombreux jours ou semaines, parfois même pieds nus, car le fait de marcher apporte davantage de bénédictions aux pèlerins. Les chrétiens éthiopiens sont très ascétiques. Mais ce n’est pas le seul haut lieu de pèlerinage des chrétiens d’Éthiopie. Les pèlerinages sont fréquents en Ethiopie dans tous les lieux saints qui sont aussi souvent des lieux historiques, par exemple Axoum, Gondar, et des monastères. Ainsi tous les grands monastères sont particulièrement fréquentés par les pèlerins lors des fêtes annuelles, c’est-à-dire le jour de la fête des saints dont ils portent les noms.

Afrik.com : Certains attribuent le rôle de la conversion des Ethiopiens au christianisme à la reine de Saba, bien qu’elle ait vécu mille ans plus tôt ? Pouvez-vous nous expliquer le véritable lien de la foi des chrétiens d’Ethiopie et la reine de Saba, si cette histoire s’avère vraie ?

Christine Chaillot :
Les Ethiopiens sont fiers de leurs liens avec l’Ancien Testament, en particulier par le biais de l’histoire du roi Salomon et de la reine de Saba et de leur fils Ménélik. Des données historiques permettent de dater la christianisation de l’Ethiopie du IVe siècle. Quant à la reine de Saba, elle aurait régné sur le royaume de Saba, situé selon certains au Yémen ou en Éthiopie. Dans le Premier livre des Rois (chapitre 10, 1-13) de la Bible, on raconte la venue de cette reine dans le royaume d’Israël et sa rencontre avec le roi Salomon (roi d’Israël de 970 à 931 avant Jésus-Christ). On trouve différentes légendes en ce qui la concerne. On en parle dans un texte éthiopien important intitulé La Gloire des Rois (Kebra Nagast) qui parle de cette rencontre et de leur union dont naquit un fils, Ménélik. Revenu à Jérusalem à l’âge adulte, ce dernier aurait emporté avec lui l’Arche d’alliance du Temple de Jérusalem en Ethiopie, à Axoum exactement, où se trouverait encore l’Arche selon la tradition éthiopienne. Ménélik est considéré en Ethiopie comme le fondateur de la dynastie salomonide. Selon les chercheurs, La Gloire des Rois fut composé au XIVe siècle par un Ethiopien à partir de textes de différentes traditions basés sur l’histoire de la visite faite par la reine de Saba au roi Salomon. Les Juifs d’Ethiopie pourraient avoir un lien avec les Juifs du Yémen dont on connaît la présence ancienne dans ce pays. On pourrait aussi se pencher sur l’histoire de l’eunuque dit de la reine Candace reconnue par certains, à l’instar de la reine de Saba, qui avait fait le pèlerinage à Jérusalem et lisait le prophète Esaïe.

Afrik.com : Bien que le christianisme soit pratiqué par moins de la moitié de la population, l’autre moitié se partage entre l’islam, différentes croyances animistes et quelques petites communautés de Falachas (juifs éthiopiens) ? Pouvez-vous revenir aux origines des juifs d’Ethiopie ? D’où viennent-ils ? Quelles sont leurs particularités ?

Christine Chaillot :
En Ethiopie, les statistiques diffèrent selon les sources. Ainsi les chrétiens clament représenter au moins la moitié de la population, ce que revendiquent également les musulmans. Mais il y a sans doute plus de chrétiens que de musulmans parmi les 70 millions d’Ethiopiens. Certains suivent encore des religions africaines traditionnelles animistes. Par exemple, on peut voir au sud de l’Ethiopie, le long des routes ou sous des arbres, les statues en bois de la tribu des Konsos. Il y aurait 5% à 8% de personnes qui pratiqueraient les religions africaines traditionnelles. En 2000, les catholiques étaient moins d’un demi-million et les protestants plus de six millions, mais depuis leur nombre n’a cessé d’augmenter. Quant aux juifs indigènes d’Ethiopie, que l’on appelle les Falachas, ils vivaient principalement dans les provinces de Gondar, Gojam et Wollo. La plupart d’entre eux allèrent s’installer en Israël dès 1977 et ceci jusqu’en 1991, très peu demeurent encore en Ethiopie. Les Falachas seraient des Agaws (ethnie de la région de Lalibela) convertis à une sorte de judaïsme. Ils suivent la foi et la tradition juives, mais ils ont une Bible en guèze, l’ancienne langue des chrétiens éthiopiens, et ne connaissent ni la Michna ni le Talmud. Rappelons aussi que l’Erythrée, reconnu depuis 1993 comme un nouveau pays au niveau international, est une ex-province et un ex-diocèse éthiopien. Un patriarcat orthodoxe autonome avec les mêmes rites qu’en Éthiopie y a été organisé en 1998. En Erythrée, en 2002, la population était estimée à environ 4,3 millions habitants, dont la moitié de chrétiens, presque tous orthodoxes orientaux. Il y avait environ 70 000 à 80 000 catholiques (2%) convertis au départ par des missionnaires lazaristes, ainsi que des protestants. L’autre majorité est musulmane, environ 50%.