Le sida au Zimbabwe dans l’œil du photographe

La jeune photographe américaine Kristen Ashburn travaille depuis 4 ans sur les ravages du sida au Zimbabwe. Le festival de photojournalisme de Perpignan (Visa pour l’image, 27 août-11 septembre), est l’occasion de voir ce travail en noir et blanc remarquable, rigoureux et rempli d’émotion, pour lequel elle a remporté plusieurs prix.

De Perpignan

L’exposition est sobrement intitulée Le sida dans le Sud de l’Afrique. Mais derrière ce titre indicatif se cache le travail plein d’émotion de la jeune photographe américaine Kristen Ashburn qui a choisi de se placer au plus près de « l’humain », pour mieux montrer ce que la pandémie peut avoir d’inhumain… Depuis 2001, Kristen Ashburn, 32 ans, a réalisé quatre reportages au Zimbabwe, sur les ravages du sida. Elle privilégie les portraits, dont beaucoup ont été réalisés en intérieur, comme pour mieux saisir l’intimité de cette effroyable maladie.

Dans ses photographies en noir et blanc, elle capte des êtres entre la vie et la mort. Des morts-vivants. Comme Godfrey, 32 ans, « trop malade pour travailler ». Il se tient, de dos, devant l’embrasure d’une porte, offrant ses os saillants à la douce lumière du jour. Mais pour combien de temps ? Il n’est plus qu’un cadavre en sursis. Quant au bébé de Joseph et Viola, il mourra le jour suivant la prise de vue… Il ne reste aujourd’hui que son regard immense immortalisé par l’objectif de Kristen.

35% des Zimbabwéens sont séropositifs

Dans les clichés en clair-obscur, la mort rôde sans cesse. La photographe capte des hommes, des femmes et des enfants en train de quitter la vie et de souffrir, comme Caroline Mudzti, 10 ans, malade depuis 3 ans et qui se trouve « aux derniers stades du sida ». Tous ont des regards perdus. Parce-qu’ils se savent perdus et se sentent eux-mêmes mourir. Certains montrent un semblant de normalité, comme cette famille séropositive (le père, la mère et l’enfant), « se tenant la main devant chez elle », dit la légende. Ou encore, cette grand-mère caressant la tête de son petit-fils. Mais rien n’est en fait normal. Car cette grand-mère attentionnée doit élever l’enfant, malade, à la place de ses parents, eux-mêmes emportés par la maladie.

Le travail de Kristen montre en effet à quel point la pandémie a mis en pièce les structures traditionnelles du pays. Un pays dans lequel c’est un petit garçon de 5 ans qui s’occupe de sa maman, Grace, rejetée par son mari et sa famille lorsqu’elle est tombée malade. Décalage générationnel, inversion des rôles… La société est sans dessus dessous. Le Zimbabwe compte déjà plus de 80 000 orphelins, 35% de sa population est séropositive et un enfant meurt du sida ou de maladies opportunistes toutes les 15 minutes. Il y aurait quelque 2 500 morts par semaine pour les mêmes raisons. Kristen photographie des fossoyeurs de Chitungwiza, en train de préparer huit tombes à la fois dans un cimetière déjà saturé… Et sur une autre photo, un groupe de personnes assiste à un enterrement. Mais la légende précise : « Les employeurs commencent à limiter le nombre d’enterrements auxquels leurs employés peuvent assister, leurs absences réduisant leur productivité ».

Le sida, envoyé par les ancêtres

Kristen explique aussi comment la religion est devenue la seule médecine, faute de médicaments, d’argent pour les payer, d’assistance et de produits de première nécessité, comme la farine ou le sucre. Ainsi, 90% des Zimbabwéens auraient recours aux services des guérisseurs traditionnels, dans ce pays où l’on entend encore dire que le sida n’est pas la conséquence de relations sexuelles non protégées mais qu’il est envoyé par des ancêtres qui n’ont pas trouvé le repos…

Un seul sourire illumine la pièce réservée à l’exposition : c’est celui de Fortune Mazarura, blottie dans les bras de son mari, Paddington, séropositif de 40 ans au chômage. Mais Fortune travaille suffisamment pour lui payer les antirétroviraux qui lui permettent de rester en bonne santé. Kristen Ashburn a publié des extraits de ses reportages dans The New Yorker, Time, Newsweek, Le Figaro ou encore Libération. En 2004, elle a reçu le Prix Canon de la femme photojournaliste décerné par l’Association des femmes journalistes (AFJ). Elle est également membre d’une organisation humanitaire qui apprend la photographie aux orphelins du génocide rwandais.

 17e Visa pour l’image, du 27 août au 11 septembre, Perpignan.

 Le sida dans le Sud de l’Afrique, Kristen Ashburn, Couvent des Minimes.

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